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Irène Kaufer
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Les chômeurs par le collierPar Irène Kaufer :: 25/01/2012 à 21:33
Dans la série du papillon qui bat de l'aile, je vous avais promis une analyse des droits dérivés. Mais l'actualité a changé l'ordre de mes priorités... « Quand on prend les gens par le collier, on peut les activer ». Voilà une déclaration fracassante, bien digne du « budget viril » annoncé par Elio Di Rupo lors de la prestation de serment du nouveau gouvernement belge. On pourrait penser que dans un pays libre, les gens n'ont pas de « collier », même pas les chômeurs. Pas encore. Mais peut-être que Monica De Coninck, auteure de cette affirmation, qui paraît-il ne maîtrise pas parfaitement le français, voulait dire « prendre par les couilles ». Bon d'accord, c'est très bas comme suggestion de la part d'une féministe... Donc, en Belgique, nous avons une nouvelle ministre de l'Emploi. Une femme (j'en vois qui ricanent au fond de la salle). Socialiste (y en a qui gloussent sans se gêner). Dans un gouvernement dont le premier ministre est lui aussi socialiste, même si la coalition au pouvoir comprend les partis libéraux, flamand et francophone - perdants des dernières élections, rappelons-le. Donc, cette ministre de l'emploi, Monica De Coninck, a présenté ses projets pour lutter contre le chômage (1). Ce qui, ces dernières années, revient à lutter d'abord contre les chômeurs. Avec Mme De Coninck, voilà une tendance qui ne risque pas de s'inverser. Au contraire, elle va s'aggraver. Selon Mme De Coninck, il y aurait « du travail pour tout le monde ». Les chômeurs n'ont donc qu'à se baisser pour le ramasser (2) mais comme on ne peut pas compter sur eux pour se « prendre par le collier », c'est elle qui va s'en charger. Comment ? Les chômeurs de longue pourront désormais bénéficier de contrats « plus flexibles ». Parce que vous ne vous en étiez peut-être pas aperçu, mais des contrats flexibles et même ultra flexibles (genre intérim), avant Mme De Coninck, ça n'existait pas en Belgique. Désormais, il y aura des contrats de six ou huit mois, auxquels l'employeur pourra « facilement » mettre fin. Parce qu'actuellement, pour un intérimaire ou même un CDI en période d'essai – 6 mois, justement – c'est vachement difficile de se débarrasser d'un employé qui ne convient pas. Ou d'un employé qu'on peut remplacer par un autre tout aussi « flexible » - entendez, pliable à merci. Bon, il y a ceux et celles qui n'ont pas de veine : c'est que (je la cite) « dans notre société, les normes sont très élevées : pour réussir, il faut être beau, intelligent. Il y a un groupe de gens qui ne peuvent pas atteindre ces normes. C’est un problème qui touche beaucoup les migrants quand ils ont un certain âge ». Tout le monde ne peut pas être beau et intelligent comme la ministre (pour prendre un exemple) mais vieux, migrant, bête et laid : c'est sûr, il y en a qui cumulent. Ajoutez "femme" et "handicapé", et ça devient vraiment difficile à caser. Sans compter les « inadaptés sociaux, alcooliques, drogués ». Alors, pour ceux-là, il y aurait des « travaux d'intérêt général ». On pourrait penser qu'un travail "d'intérêt général", contrairement à un travail d'intérêt privé ou sans intérêt du tout, mérite les meilleur/e/s, avec des contrats stables, bien rémunérés. Mais non. On devrait suggérer à Mme De Coninck de prendre exemple sur la Hongrie, avec ses camps de travail pour les « inadaptés ». Poussons la logique jusqu'au bout... Parce que oui, c'est le terme qu'elle a employé : « inadaptés sociaux ». Certes, Mme De Coninck a donné l'interview en français, langue qui n'est pas la sienne. Mais elle a pu relire l'article et n'a pas tiqué, et pire, à part les gauchistes habituels, peu de journalistes (3), de collègues ou de "camarades" (rappelons qu'elle est "socialiste") ont réagi, y compris parmi ceux qui maîtrisent parfaitement la langue de Molière et d'Olivier Maingain (4). Qu'un Marcourt se lâche sur une éventuelle régionalisation de l'enseignement, ça, c'est inacceptable, alors qu'il s'agit d'un vrai débat (même s'il n'est pas posé au meilleur moment). Mais les "inadaptés sociaux" ? Rien à redire. Alors, rien de positif dans les mesures annoncées ? Ah si, les jeunes vont avoir droit à des congés payés dès la première année de travail (mais c'est l'Europe qui l'impose, en fait). Et Mme De Coninck veut que tout le monde puisse travailler avec moins de stress pour travailler plus longtemps. Des mesures concrètes ? Ben... euh... Moins de stress dans des emplois plus flexibles, voilà qui témoigne d'une inventivité hors du commun. Dernière trouvaille, la répartition équitable des licenciements - puisqu'il n'est pas question d'une répartion équitable des richesses. Désormais, les entreprises ne pourront plus se débarrasser des vieux, trop chers, trop lents à s'adapter, pas assez flexibles. Non, elles devront « respecter la pyramide des âges ». Comprenons-nous bien : il ne s'agit pas de ne plus virer les vieux, mais de virer aussi les jeunes. Equitablement. Comme le fait remarquer le SETCa, les plus âgés ayant des salaires plus élevés, il faudra supprimer davantage de postes pour arriver à la même économie de masse salariale... puisque ces « économies » elles-mêmes ne sont nullement remises en question. Y compris pour les entreprises qui font des bénéfices. Ben, heureusement qu'on a les socialistes, on n'ose pas imaginer ce que ce serait avec les libéraux...
Quand le papillon boit, les femmes trinquentPar Irène Kaufer :: 11/01/2012 à 14:13
En attendant la prochaine grève en Belgique (si elle a lieu...) voici la suite de ma contribution à la "compréhension" de la colère populaire. Puisqu'il paraît qie certain/e/s ne "comprennent pas"... Voici donc le deuxième volet de ma saga : "L'effet papilllon pour les nuls" : "Quand le papillon boit, les femmes trinquent"
Eh bien voilà, ça y est, le gouvernement « papillon » a donc bouclé son budget... jusqu'en février, où de nouvelles mesures aussi « indolores » (selon l'expression de Chastel) qu'« équilibrées » (1) vont nous envoyer à l'hôpital. C'est qu'en matière sociale, nous sommes des chochottes incapables de supporter quelques réformes si nécessaires qu'on se demande pourquoi nous ne manifestons pas pour les réclamer plus fortes, plus rapides. Sachant que désormais, « réfome » et « recul (social) » sont devenus quasi synonymes... Donc, en attendant février, le gouvenement papillon peut se congratuler et boire à sa propre santé, à défaut de la nôtre. Mais voilà : comme le dit un tout nouveau proverbe belge, « Quand le papillon boit, les femmes trinquent ». Car quand le descenseur social se met en marche (2), les femmes sont souvent les premières à chuter... Après avoir brièvement pointé quelques-unes de ces mesures qui les frappent particulièrement – ce qu'on pourrait appeler "discrimination indirecte" et qui devrait être interdit, dans un pays qui proclame l'égalité hommes-femmes comme une de ses valeurs fondamentales... surtout quand il s'agit de stigmatiser ces « autres » incapables de s'intégrer – je me propose de lever le voile sur un mécanisme par lequel les femmes se font avoir. Les mesures En matière de pension, l'obligation de travailler plus longtemps pour espérer une retraite décente, tout comme le durcissement des conditions d'accès à une fin de carrière aménagée vont frapper les femmes encore davantage que des hommes : elles ont en effet plus souvent des carrières incomplètes, interrompues et en plus, des pensions nettement plus basses. Et gageons que les « métiers pénibles » qui donneront droit à des exceptions seront surtout des métiers masculins (pompiers, construction...) plutôt que féminins (infirmières, caissières...). Mais soit : en réalité, la plupart des femmes ne vont sans doute pas travailler « plus longtemps » (les employeurs veulent encore moins de « vieilles » que de « vieux » !) mais leurs pensions seront encore plus maigres. Après ça, on tartinera sur le phénomène de pauvreté chez les personnes âgées (et comme les femmes vivent plus longtemps, elles pourront aussi profiter plus longtemps de leur misère). Tout ça va inciter ceux et celles qui le peuvent à compter sur les pensions complémentaires. Pour ce qui est du « deuxième pilier », les femmes ne sont que 18% à en bénéficier (contre 45% d'hommes) (3). De toute façon ce pilier là est lié à des logiques purement financières et non pas solidaires comme le premier pilier, celui des pensions légales, le seul système fiable... à condition de ne pas le miner. Ces pensions seront encore rongées par une autre mesure : la fin de l'assimilation des interruptions de carrière non thématiques pour le calcul de la pension. En effet, les femmes représentent plus de 80% des crédits temps non thématiques, et ce n'est pas pour partir en croisière. Pour plus d'explications, voir le point « comment les femmes se font avoir »... D'autres mesures, plus discrètes ou moins évidentes, seront aussi traîtreusement pénalisantes pour les femmes. Exemples : l'allongement de 9 à 12 mois de la période d'attente avant de percevoir des allocations pour les jeunes (et pour certaines catégories, leur limitation dans le temps). Si l'on met de côté le braquage de banques, que reste-t-il comme recours aux jeunes privés de tout revenu ? Les parents ou le CPAS. Quid de ces « familles monoparentales », à plus de 80% des femmes avec des enfants, qui sont déjà la catégorie de la population la plus menacée de pauvreté ? Autre exemple, la définition d'un « emploi convenable », qui n'est pas, contrairement à ce que son nom semble indiquer, un emploi intéressant, décemment payé, avec des horaires et une distance permettant de continuer à avoir une vie en dehors du travail... Non, un « emploi convenable, » c'est celui qu'on n'a pas le droit de refuser, sous peine de sanctions. Donc éventuellement un emploi sous-payé, sous-qualifié, avec des horaires ultra flexibles... et de plus en plus éloigné du domicile. Cette distance passe en effet de 25 à 60 km. Génial... quand on sait que les femmes disposent moins souvent d'une voiture que les hommes, pour ne rien dire, encore une fois, des mères monoparentales ! Oui, parce que dans le même temps, ni une meilleure offre pour l'accueil des enfants, ni l'amélioration des transports publics, ne sont au programme. Comment les femmes se font avoir Toutes ces belles mesures « équilibrées » vont donc encore creuser les inégalités, sociales en général mais aussi entre hommes et femmes. Or ce qui arrive concernant le crédit-temps est typique de politiques qui consistent à pousser les femmes vers des mesures qui semblent faites pour elles (sans toujours le dire), en « compensation » d'autres injustices, devenues dès lors plus « acceptables ». Et puis, une fois que le pli est pris, ces maigres compensations leur sont retirées. Illustration concrète. Tout part de ce constat : les femmes supportent l'écrasante majorité des tâches du ménage, d'éducation des enfants et de prise en charge des personnes âgées, malades, dépendantes. Y changer quelque chose ? Vous n'y pensez pas : on ne peut pas mettre un flic derrière chaque ménage, ce serait Cuba, ou carrément la Corée du Nord ! Mais surtout : le veut-on vraiment ? Non, bien sûr, les décisions étant encore prises par des hommes – ou par quelques femmes qui ont les moyens de se décharger de ces tâches sur d'autres femmes, d'ici ou (surtout) d'ailleurs. Mais comme on y tient, à l'égalité ou du moins à sa procamation officielle, on dit aux femmes : d'accord, c'est peut-être injuste, mais on va compenser. Par exemple, en vous offrant la possibilité (oui, au début la possibilité) d'alléger votre fardeau, par le travail à temps partiel, par des horaires flexibles – sous-entendu : vous pourrez « choisir » ce temps partiel et ces horaires atypiques ; vous ne devrez travailler que 40 ans (pour 45 aux hommes) pour avoir droit à une pension complète ; votre salaire partiel sera complété par un complément chômage et on vous offrira même des périodes où vous interromprez votre carrière pour vous occuper des enfants, sans que cela affecte le calcul de votre pension (cela l'affecte quand même puisque les augmentations à l'ancienneté sont freinées, mais passons). Et en prime, on vous promet une place au paradis à la droite du Seigneur. Devant tant de « privilèges », le travail étant ce qu'il est – souvent précaire, stressant, mal payé et avec de toute façon, le risque de se casser le nez contre le fameux « plafond de verre » – les femmes se sont précipitées sur ces merveilleuses possibilités. Et quand elles ne se sont pas précipitées, on les a plus ou moins gentiment poussées dans le dos... Pour découvrir rapidement, mais trop tard, qu'elles n'auraient guère le choix, que certaines entreprises ou même des secteurs entiers, comme la grande distribution, n'engageaient plus que des temps partiels, à des horaires absolument pas enfant-compatible (dans le nettoyage par exemple, avant et après l'ouverture des bureaux). Entretemps, au nom de l'égalité, précisément, la durée d'une carrière complète avait été alignée sur celle des hommes, sans provoquer plus de réactions que ça ; puis le complément de chômage a été peu à peu raboté, toujours dans l'indifférence quasi générale. Et pour tout dire, il n'est pas certain que dans l'au-delà, il existe vraiment un paradis. Avec les restrictions concernant les crédits temps, on nous rejoue la même partition : ce qui permettait hypocritement de maintenir la non prise en charge des enfants aussi bien par la société que par les hommes – vous pouvez interrompre votre carrière sans risques pour vous occuper des petits, que demander de plus ! - est désormais présenté comme une sorte de « privilège » impayable en cette période de crise. Pendant ce temps, l'Etat continue à se priver de rentrées fiscales pour subventionner des femmes de ménage en titres-services, y compris pour les plus riches ou pour financer des « droits dérivés » aussi coûteux qu'injustes. Mais ce sera le thème d'un prochain texte, à propos de la remise en cause des « pensions de survie » - qui n'est pas la mesure la plus injuste, mais qui n'a de sens que comme partie d'un tout : l'instauration de droits individuels en sécurité sociale. A suivre donc... (1) On peut trouver ici (http://www.jugezparvousmeme.be/) une série d'exemples très concrets des conséquences des mesures gouvernementales dans des situations très conrètes, elles aussi. Edifiant quant au doi-disant « équilibre » des efforts demandés ! (2) Voir http://irenekaufer.zeblog.com/579211-descenseur-social/ (3) Chiffres tirés d'une intéressante analyse d'Ecolo : http://web4.ecolo.be/?Quel-impact-de-ces-reformes-sur
Descenseur socialPar Irène Kaufer :: 22/12/2011 à 13:05
En ce jour de grève des services publics en Belgique, voici ma contribution à la "compréhension" de la colère populaire. Puisqu'il paraît qie certain/e/s ne "comprennent pas"... et que la radio nationale "s'excuse" de perturber les "habitudes d'écoute" des auditeurs au lieu de revediquer fièrement sa solidarité ! Et l'argument anti-grévistes qui me paraît le plus insupportable : « Pourquoi ils font grève ? Ils ne sont même pas personnellement concernés ! » Alors quoi : vive l'égoïsme le plus obtus ? Que ça concerne nos enfants, nos ami/e/s, nos voisin/e/s, nos camarades ou simplement d'autres humains, il faudrait s'en taper ?? Voici donc le premier volet de ma saga : "L'effet papilllon pour les nuls" On le savait en panne, le nouveau gouvernement vient de le décoincer : l'ascenseur social est de nouveau en marche. Sauf qu'il est quasi vide à la montée tandis que lors de la descente, il déborde comme le métro à l'heure de pointe (hors jours de grève). On s'y entasse, on s'y bouscule, on se marche sur les pieds, on tente de descendre avant le niveau de la cave, tandis que d'autres poussent pour entrer.... Le gouvernement papillon vient d'inventer le « descenseur social ». Comment ça marche, un descenseur social ? C'est simple. On commence par le niveau supérieur, les plus vieux. Ceux qui s'imaginent qu'ils vont pouvoir faire la grasse matinée, s'occuper de leurs petits-enfants, s'impliquer dans un engagement social ou prendre du temps pour eux-mêmes – et cela avec l'esprit libre, sans pression, c'est ça le pire ! Non mais, sans blague ! Au boulot les vieux ! Il n'y a pas de boulot ? Eh bien, cherchez-en, ça fait un boulot en soi ! En tout cas ça occupe et ça empêche de rêvasser. Parce que les employeurs, vous croyez que ces nouvelles règles vont les convaincre de cesser de virer les plus âgés, à la fois plus lents et plus chers (et moins naïfs et corvéables aussi) ? Elles sont où, les obligations de les garder ou mieux encore, de les engager ? Ah oui, les plus âgés seront désormais, comme les jeunes, contrôlés et sanctionnés... pardon, « accompagnés », « conseillés », « aidés ».... Eh bien, je vais vous dire : expliquer à une personne de plus de 55 ans (je sais de quoi je parle, je vais vers mes 62...) comment faire un CV, comment se présenter à un employeur, avec quelle coupe de cheveux et quels mots, je trouve ça humiliant. Et devoir se présenter pour des boulots où on va vous rire au nez (car même si les discriminations sur base de l'âge sont interdites, on sait ce qu'il en est dans la vraie vie), ça redouble l'humiliation. Il ne s'agit donc pas de « travailler plus longtemps » mais de « chômer plus longtemps ». Sans gain réel pour les finances publiques en ce qui concerne les prépensions : le complément au chômage étant versé par les entreprises (1). Ce sont elles qui vont y gagner et ça leur coûtera encore moins cher de se débarrasser des vieux. Pour les travailleur/se/s par contre, outre la perte de revenus, il y a une grosse différence de statut : prépensionné/e on est tranquille, chômeur il faut prouver qu'on reste « disponible sur le marché de l'emploi » même si ce marché ne vous traite pas mieux qu'un légume pourri. Nous voilà donc à l'étage « chômage ». Mais là aussi, c'est plein : donc pour pouvoir le remplir, il faut d'abord le vider. Comment ? En diminuant les allocations des chômeurs, pardi (2). En les excluant en masse (3). Et voilà le descenseur un étage plus bas encore... Arrivons au rez-de-chaussée : le CPAS. Tous ceux qui n'ont plus droit à aucun revenu, ou ceux qui ont des revenus trop bas pour se loger, se nourrri, se chauffer, se soigner – rien que des exigences de luxe, on le voit ! Et parmi eux (et surtout elles), il y en a même qui travaillent, des précaires, des temps partiels... Pourtant, le descenseur n'a pas terminé sa course ! Car devant l'explosion de la demande, les CPAS craignent à leur tour l'étranglement, souffrant d'un sous-financement qui ne peut que s'aggraver (4). Le descenseur risque donc de se remplir à nouveau et de poursuivre sa descente infernale. Et pour tous ceux et celles qui atterriront à la cave – et là encore, il y a sans doute plusieurs niveaux : les caves habitables au-dessus, les égoûts tout en bas.... - quelles possibilités ? Braquer une banque ? Mourir de froid à la rue ? Prendre sa carte de fidélité au Resto du Coeur ? Ah oui, ça c'est un secteur auquel on peut promettre un avenir radieux : les Restos du Coeur ! Et les plus valides des virés-de-partout pourront même y devenir bénévoles ! Dans quelque temps, parions qu'on verra de grandes opérations larmoyantes pour venir en aide aux miséreux qu'on aura fabriqués. On entendra même des membres de la majorité gouvernementale s'alarmer de la montée de la pauvreté, surtout celle des enfants – ah oui, la pauvreté des enfants, ça arrache des larmes, comme si ça n'avait aucun rapport avec celle des parents et en particulier, des mères ! Une pauvreté que les mesures actuelles auront bien contribué à aggraver... Et au fait, rappelons que le Parti dit "Socialiste" (et mêmes les deux, au nord comme au sud) fait non seulement partie de cette majorité, mais qu'il en a pris la direction avec le poste de premier ministre... Hé ho, les amis, qu'est-ce que vous foutez là-dedans ? Ah oui, on connaît l'argument : sans les socialistes, ce serait pire. Et c'est vrai. Sans eux, ce ne serait pas le descenseur social, mais quelque chose qui ressemblerait davantage au saut en parachute dsans parachute. Le résultat étant hélas semblable, au bout du compte... Décidément, ce gouvernement « papillon » porte vraiment mal son nom : car le papillon évoque l'envol alors qu'ici, il n'est question de se s'écraser en sous-sol. Dans mon prochain texte, j'aborderai la question du descenseur, compartiment femmes.
Après Liège, des questionsPar Irène Kaufer :: 16/12/2011 à 21:26
Mardi 13 décembre, un homme sort de chez lui, s'installe sur un toit donnant sur la place centrale de Liège, et se met à lancer des grenades et tirer dans la foule, avant de se donner la mort. On croyait les « tireurs fous » réservés aux Etats-Unis, les « nôtres » - comme Hans Van Temsche ou Kim De Gelder - choisissant leur « cible », aussi horrible soit-elle (une crèche, les étrangers). Traumatisme pour les victimes, traumatisme pour Liège, traumatisme pour la Belgique tout entière. Tout a déjà été dit, du compassionnel à l'ignoble (les insultes racistes), de l'indispensable (tentatives de comprendre l'incompréhensible) à l'inutile (ces « témoignages » de personnes sollicitées pour dire qu'elles ne savent rien, qu'elles n'ont rien vu, rien entendu...) Pourtant, j'aimerais ajouter deux réflexions, en espérant qu'elles ne seront pas perçues comme une volonté de « donner des leçons » mais comme celle de « poser des questions », aussi désagréables soient-elles. Le viol, c'est pas si grave ? Premier aspect : le profil du tueur. On l'aura lu de long en large, depuis les voisins qui le trouvaient « serviable » jusqu'à son frère qui considère qu'il « n'était pas fou » mais estime aujourd'hui que « c'était un monstre » (1), en passant par sa passion pour les armes et sa plantation de cannabis. On savait aussi que le jour de la tuerie, il était convoqué par la Justice pour une « affaire de moeurs », « pas très grave » selon les avocats. Une « affaire de moeurs » : pas bien terrible en effet au regard de la tuerie... ou même, apparemment, de la culture de cannabis, sur laquelle les médias se sont longuement appesantis. Pourtant, en lisant (deux jours après les faits) son portrait détaillé de délinquant multirécidiviste, on découvre, entre vols, coups et blessures et infractions de roulage, ceci : « En 2003, il se voit infliger 2 ans de prison pour le viol d’une adulte handicapée mentale par la cour d’appel de Liège » (2). Ainsi donc, contrairement au trafic d'armes ou la culture de cannabis, le viol d'une handicapée passe comme un délit parmi (beaucoup) d'autres, sur lequel il serait inutile de s'attarder, pas plus significatif (ou aussi "banal" ?) dans le profil d'un criminel que le non respect du code de la route... Quand on sait que, malgré sa reconnaissance comme crime par la loi belge (depuis 1989 seulement), seul un viol sur dix fait l'objet d'une plainte (selon une estimation française), ce message subliminal (« le viol, c'est pas si grave, finalement, à ranger parmi les délits mineurs") m'a sidérée. Une seule solution, la prison ? Deuxième aspect, les débats qui s'ensuivent, tournant autour du trafic d'armes ou encore des libérations conditionnelles qui risquent, une fois de plus, de subir un tour de vis. Malgré les conséquences prévisibles pour la surpopulation carcérale et malgré les mises en garde d'experts qui jugent bien plus dangereux de lâcher dans la nature un détenu désocialisé une fois l'entièreté de sa peine accomplie, sans contrôle ni accompagnement... L'échec est-il celui de la libération conditionnelle, ou celui de la prison ? La question mérite d'être posée. Car, sauf à vouloir condamner à vie (ou à mort) tous les délinquants, on sait qu'ils sortiront un jour : dans quel état ? Hasard du calendrier, ce 15 décembre le Point Info Laïcité de Bruxelles avait invité Gérard De Coninck, grand pourfendeur de notre système carcéral, à dialoguer avec Florence Dufaux, de l'Observatoire des Prisons. Gérard De Coninck n'est pas un petit rigolo gauchiste comme vous et moi : criminologue, maître de conférences à l'ULG, il a aussi été pendant cinq ans directeur de prison, histoire de plonger les mains dans le cambouis. Et ce cambouis est sale, très sale. Il en a tiré un livre (3). Que dit-il ? D'abord, que 75% des détenus n'ont rien à faire en prison. En ce temps où la surpopulation carcérale est de plus en plus criante – et l'on sait que plus on construit de prisons, plus on les remplit – voilà qui est interpellant. Il y a les cas psychiatriques, qui doivent d'abord être soignés, tout comme les toxicomanes – et il serait temps que le débat sur la légalisation des drogues soit sérieusement posé. Il y a les sans papiers, victimes de l'absence d'une vraie politique migratoire. Il y a aussi tous les précaires, qu'on enferme avant de les jeter à la rue avec quelques euros et un ticket de bus – Gérard De Coninck raconte avoir ramassé un homme appuyé au mur de la prison, libre mais ne sachant où aller. D'autres, relâchés sans préparation après de longues années d'enfermement, sont incapables de se débrouiller dans un monde où tout leur fait peur, depuis l'obligation de prendre des décisions jusqu'à la circulation automobile... Car ce sont ceux-là qui se retrouvent en prison, plutôt que les « criminels en col blanc » qui savent, eux, comment se défendre – à supposer qu'ils soient poursuivis – et peuvent, si nécessaire, présenter un « plan de réinsertion » crédible. Florence Dufaux cite le cas d'un condamné à une peine de prison pour « tentative de vol de chocolat ». Voilà un criminel dangereux ! « S'amender ? Foutaises ! » Des criminels vraiment dangereux, il y en a aussi, bien sûr, et pour Gérard De Coninck la prison devrait être non pas la solution de facilité mais un dernier recours. Et une fois derrière les barreaux, le détenu ne perd pas sa qualité d'humain : la privation de liberté est à la fois la sanction et une mesure de protection de la société. Les humiliations, les contraintes inutiles, l'arbitraire voire les violences n'ont aucune justification. Si l'argument de la « dignité » n'est pas toujours entendu, celui d'une réinsertion nécessaire devrait faire réfléchir (4) : « Une fois jugé, le détenu a droit à une vie décente et au respect pour que l’exécution de sa peine puisse le préparer au retour en société. (...) La prison doit donner un autre exemple de vie en société et refuser que la fin (l’ordre) justifie les moyens violents». Le constat est alarmant. La drogue est omniprésente, les « caïds » font régner leur loi et le personnel, insuffisamment formé, n'a de toute façon guère les moyens d'une approche plus humaine... Les bâtiments en ruine le disputent à de nouvelles constructions, plus sûres et plus « confortables » mais complètement déshumanisées. Le travail (à peine indemnisé) comme la formation sont trop rares, d'un accès difficile, l'oisiveté est la règle. L'infantilisation est généralisée, le détenu n'apprend pas à prendre des responsabilités, ni même à s'interroger sur ses propres actes. Les visites intimes, hors surveillance ? « Faire en sorte qu’un détenu puisse entretenir des liens affectifs et sexuels, c’est autre chose que de “conduire sa femme au taureau” ! » - alors que dans des pays comme le Canada, des petites unités existent pour réapprendre une vraie vie de famille. Bref, la réinsertion ? « S'amender ? Foutaises ! Le détenu est oisif, privé de liberté, plongé dans un univers impitoyable où règnent le bruit, la promiscuité, des conditions d’hygiène déplorables, la télé allumée 24 heures sur 24… Sans aide psychologique réelle et structurelle pour lui permettre de réfléchir en profondeur aux faits, à son avenir, à ses responsabilités... » Après le massacre de Liège, on ne peut que reprendre ces termes, écrits bien avant ces derniers événements : « En Belgique, on est dans une politique avant tout réactive (par rapport aux évasions et incidents…) et très peu constructive ou prospective. Or, c’est tout le système pénitentiaire belge et, plus largement, tout notre système pénal qu’il faudrait repenser en profondeur. » Quels politiques auront ce courage ? Et nous, féministes... Un dernier mot : cela devrait aussi nous interpeller, nous féministes. Car mêmes les plus anti-répressives, à qui des termes comme « tolérance zéro » crèvent habituellement le tympan, se retrouvent à la réclamer lorsqu'il s'agit de violences conjugales ou sexuelles. Nous avons beau dire qu'il s'agit surtout d'enregistrer les plaintes, de ne pas laisser les victimes sans réponse ni protection... il n'empêche que nous ne sommes pas loin, parfois, de dénoncer le « laxisme » des juges et « l'impunité » dont jouiraient les coupables. Cette exigence de courage politique nous concerne donc aussi : oui, en matière de violences faites aux femmes, il faut imaginer et renforcer les alternatives plutôt que de demander davantage d'enfermement. Des expériences existent : voir par exemple un article publié sur le site de Garance (4) concernant la « justice transformatrice », qui plaide pour une prise en charge communautaire des victimes comme des auteurs. A chacun/e son courage donc.
Voyage en Palestine : moins d'aide, davantage de soutien !Par Irène Kaufer :: 15/12/2011 à 11:11
Du 28 octobre au 4 novembre, j'ai participé à un voyage en Palestine. Savoir est une chose, voir, entendre, sentir en est une autre. Durant les semaines qui viennent, mon blog tentera de transmettre ce que j'ai vécu. Je ne prétends pas à une quelconque objectivité, ni à apporter des réponses sur une réalité d'une grande complexité. Rien de plus qu'un témoignage d'une personne particulière, à un moment particulier.
5. En guise de conclusion... Me voici arrivée au bout de ce reportage. Avant de quitter la Palestine – momentanément sans doute – j'aimerais encore terminer par quelques remarques. D'abord, bien sûr, en évoquant ce qui m'a frappée en tant que militante féministe, attentive à la situation et aux luttes des femmes. Le premier constat, évident dès le premier jour et présent tout au long du voyage, est l'omniprésence du foulard. Mais le deuxième constat, c'est... l'absence de pertinence du premier constat. Sans être obsédée par l'importance du port ou non du foulard comme le sont certaines féministes (et certains qui ne se découvrent féministes que sur ce sujet...), j'ai été assez intriguée pour interroger nos interlocutrices, en foulard ou non, palestiniennes ou étrangères. Et très vite, je me suis rendu compte à quel point cette question leur paraissait sans intérêt. Le poids des conservatismes, oui ; les problèmes de mixité dans les activités culturelles et scolaires, oui ; la violence contre les femmes, oui, on pouvait en parler. Mais sur le port du du foulard, non, il n'y avait pas grand chose à dire. A Qalqilya, l'une de nos guides marchait les cheveux au vent ; des membres du groupe qui l'avaient rencontrée il y a six mois nous ont dit qu'à l'époque elle était voilée. Dans le camp de réfugiés de Deisheh, le spectacle de danse qui nous a été offert réunissait garçons et filles, une mixité (y compris dans les contacts physiques) apparemment sans rapport avec le fait de se couvrir ou non les cheveux... Ce foulard, il saute aux yeux aussi à l'Université de BirZeit, surplombant Ramallah : une majorité de filles, la plupart portant un foulard souvent coloré et élégant. C'est moi, avec ma casquette pour me protéger du soleil, qui me sentais quelque peu déplacée sinon grotesque... Mais ce qui frappe aussi, à BirZeit, c'est la séparation entre garçons et filles. Nous sommes arrivés à midi, les jeunes étaient dehors, en train de manger, de discuter, de rire. Impression saisissante : c'est comme s'il y avait des bancs, des pans de murs et des bouts de pelsouse marqués « filles » et d'autres marqués « garçons ». Pourtant, interrogée là-dessus, l'étudiante qui nous guide semble sincèrement étonnée et nous dit que non, il n'existe pas de séparation, seulement des affinités personnelles. Là, l'aveuglement est flagrant. D'autant plus étrange que l'exposition en cours dans le centre culturel de l'Université est consacrée, précisément, à l'image des femmes palestiniennes dans l'art. On peut y voir, par exemple, une artiste qui s'est photographiée avec et sans voile : étrange effet. Un portrait de Leila Khaled, la première femme impliquée dans un détournement d'avion en 1976 - et l'une des rares, aussi, dont on retrouve le portrait parmi les héros et martyrs sur les murs des villes - portrait réalisé à l'aide de tubes de rouge à lèvres. Ou encore, la photo saisissante de la « Pénélope palestinienne » : une femme qui tricote au milieu des ruines d'une maison. A Hébron, notre guide a évoqué rapidement les violences faites aux femmes – dans une société sans cesse soumise aux violences, il est hélas prévisible que les femmes (et les enfants) trinquent encore plus que dans nos sociétés apaisées. Ce qui suggère le parallèle avec la société israélienne qui elle aussi, vit dans la familiarité, sinon le culte, d'une certaine violence. Dans le cadre de l'opération « Breaking the silence » (1), la militante féministe Shir Givoni de l'association New Profile (2) a présenté les effets, très parlants eux aussi, de la militarisation sur la société civile. Par exemple, ce manuel scolaire pour apprendre à compter... avec des chars, des drapeaux et des avions de combat. Ou cette publicité pour des pâtisseries qui exaltent le rôle de la mère accueillant le retour de son fils combattant. En Israël, filles et garçons font leur service militaire ; mais derrière ces apparences égalitaires – l'égalité par la violence, est-ce vraiment l'égalité ?- il y a la différence des fonctions – les femmes apportant le côté « domestique » dans les bases militaires – et les violences tues, comme le harcèlement sexuel à l'armée. Les images de propagande exaltant les joies de l'armée, destinées aux jeunes hommes, n'hésitent pas d'ailleurs à suggérer le parallèle entre puissance militaire et puissance sexuelle, les femmes n'étant pas plus valorisées que les chars (et même plutôt moins). Retour sur la Palestine. Retour vers l'Europe, qui finance l'autorité palestinienne tout en restant si frileuse quand il s'agit de reconnaître un peuple, un Etat. Ce qui rejoint une impression générale de ce voyage : on a vu des intiatives co-financées en matière culturelle, des routes « offertes par le peuple américain », toutes sortes de projets, petits et grands, qui bénéficient de l'aide d'ONG occidentales. Et l'on se dit que ce peuple volontaire, déterminé, aurait moins besoin d'être aidé s'il était davantage soutenu. (1) www.breakingthesilence.org.il (2) www.newprofile.org
Voyage en Palestine : Attention, colons méchants !Par Irène Kaufer :: 23/11/2011 à 17:14
Du 28 octobre au 4 novembre, j'ai participé à un voyage en Palestine. Savoir est une chose, voir, entendre, sentir en est une autre. Durant les semaines qui viennent, mon blog tentera de transmettre ce que j'ai vécu. Je ne prétends pas à une quelconque objectivité, ni à apporter des réponses sur une réalité d'une grande complexité. Rien de plus qu'un témoignage d'une personne particulière, à un moment particulier.
4. Attention, colons méchants ! (Wadi Foukin, Jérusalem, Hébron, Archipel de Palestine) Impossible de les louper, en roulant à travers la Palestine : perchées sur des collines, souvent entourées de murs ou de barbelés (made in Bekaert, merci la Belgique), reconnaissables à leurs toits rouges (pour les signaler aux avions israéliens, qui peuvent ainsi les épargner en cas de bombardements), voici les colonies de peuplement qui transforment la Palestine en un véritable gruyère, un « archipel » comme le montre la carte du Monde Diplomatique (1), rendant la création d'un Etat palestinien difficilement imaginable. Les Belges doivent comprendre ça, eux qui se sont écharpés autour de l'absence de continuité territoriale entre Bruxelles et la Wallonie... En Palestine, la continuité territoriale, ça n'existe pas. A cause du Mur et des colonies, des trajets qui prenaient 5 minutes à pied demandent désormais 20 minutes en voiture... Autres signes distinctifs, l'absence de minarets, bien sûr, mais aussi de citernes sur le toit. Contrairement aux villages palestiniens, les colonies ne craignent pas qu'Israël leur coupe l'eau. Au moment où nous étions sur place, l'UNESCO venait de reconnaître la Palestine ; en « représailles », Israël annonçait la création de 2000 nouveaux logements dans les colonies. Mais Israël n'a pas besoin de ce genre de prétexte : même pendant les pourparlers de paix, la colonisation n'a jamais cessé. Nos interlocuteurs palestiniens comme israéliens nous ont assuré que la majorité des colons ne sont pas des idéologues du « grand Israël » mais des « occupants économiques », qui trouvent là des logements à bon marché et faciles d'accès qui manquent cruellement ailleurs. Même s'il faut vivre en milieu hostile, protégés par l'armée et les clôtures. En dehors même de ce que cela implique en termes d'impossibilité de paix, il y a quelque chose de glaçant dans cette façon, pour les descendants des déportés, de s'enfermer eux-mêmes dans des ghettos. Je ne pouvais m'empêcher de penser : est-ce que ce peuple juif n'a pas vu assez de barbelés, dans son histoire, pour éviter de s'y enfermer de son propre gré ? Le manque de logements a été à la base du mouvement des "Indignés" israéliens qui n'ont, curieusement, guère fait le rapprochement entre leurs problèmes sociaux et le coût de l'occupation militaire - et de ces colonies, précisément... Mais les colons « idéologiques » existent aussi, et on a pu en mesurer les dégâts. Nous en avons observé à Wadi Foukin, où habite la famille de l'un de nos guides (nous avons le luxe d'en avoir deux, car l'un en peut pas entrer dans Jérusalem et l'autre... ne peut pas en sortir). Juste au-dessus du village, à quelques dizaines de mètres de l'école, il y a une colonie en plein développement. Pendant longtemps, elle déversait ses eaux usées dans les champs de Wadi Foukin, cultivés comme il y a 2000 ans - donc des produits « bio » même s'ils n'en ont pas le label. Il a fallu l'intervention de militants israéliens de la ville voisine de Tsur Hadassah pour faire cesser ces déversements, qui n'arrivent plus, nous explique notre guide, qu'une fois par mois environ. Ce qui nous paraît insupportable (déverser ses eaux usées dans le champ du voisin) est présenté ici presque comme une victoire. Mais il y a plus méchant encore. Dans certains quartiers de Jérusalem, les colons ne se contentent pas de s'installer à côté des Palestiniens, ils viennent sous des prétextes divers les chasser de leurs maisons. C'est d'autant plus écoeurant que la plupart de ces habitants sont venus ici en quittant les camps des réfugiés et toutes les aides qui y étaient liées (voir article précédent). Et voilà que maintenant, sous des prétextes divers – des fouilles archéologiques révélant un pan d'histoire juive à valoriser, comme à Silwan, ou des titres de propriété bidon comme à Sheikh Jarra...- , on les chasse de leurs maisons, en n'hésitant pas à lâcher de chiens sur les enfants. L'un de ces colons, apercevant nos appareils, vient poser pour la photo. Puis il rentre dans la maison et en ressort avec un drapeau israélien, pour indiquer : « ici, c'est chez nous ! » avec la plus grande arrogance. Sur un mur, un slogan invite la gauche à aller se faire voir. Il faut tout de même noter qu'à Sheikh Jarra commer à Wadi Foukin, les Palestiniens peuvent compter sur le soutien de militants israéliens, même s'ils sont très minoritaires. A Sheikh Jarra, nous avons participé au rassemblement qui se tient tous les vendredis face à la rue des colons, au bord d'une route très fréquentée. Certains automobilistes klaxonnent en faisant le signe de la victoire, d'autres lancent des regards et des gestes hostiles. Parmi les manifestants, Palestiniens et Israéliens sont unis. Mais le pire restait encore à découvrir, et cela se passe à Hébron. Ici, les colons se sont installés en pleine ville, la coupant en deux. On a vu des choses incroyables. Des gens qui doivent rentrer chez eux par la fenêtre, grâce à une échelle à l'arrière de leur maison, parce que l'avant leur est interdit. Un quartier entier détruit, aux rues murées, les rares habitants qui restent devant placer des grilles aux fenêtres pour les protéger des jets de pierres. Une rue divisée en deux par un muret, aussi dérisoire qu'effarant, un côté réservé aux Palestiniens, l'autre aux Israéliens. Et on ne rigole pas : une jeune garçon qui le franchit pour tenter de nous vendre quelques babioles est aussitôt interpellé par un soldat et collé contre le mur. Et puis, il y a l'ancienne rue principale, un spectacle de désolation : toutes les échoppes fermées, – une étoile de David ornant certaines devantures. On aurait envie de rappeler à ces fanatiques que les étoiles de David sur des portes de magasin, c'est ce qu'on pouvait voir en Allemagne dans les années 30 comme « marquage » infâmant des magasins juifs... Quelle honte que de reprendre cela à son compte ! Et puis il y a le souk, ou ce qui en reste. Les colons sont juste au-dessus. Ils ont pris l'habitude de balancer des pierres, de vider leurs poubelles, si bien que les Palestiniens ont dû installer un grillage pour se protéger. Les colons ont alors imaginé de lancer des sachets en plastique avec de l'urine... Comment imaginer une coexistence possible ? Des panneaux rappellent qu'en 1929, 67 Juifs installés à Hebron ont été massacrés par la population. Mais ils omettent de rappeler qu'en 1994, un certain Baruch Goldstein a pénétré dans le Caveau des Patriarches, a tué 29 musulmans en prière et blessé plus de cent autres, avant de suicider. Chez les colons, il est toujours considéré comme un héros, et sa tombe est devenue un lieu de pèlerinage pour des extrémistes israéliens. Et pourtant Hebron vit, ou tente de le faire. On passe un checkpoint et nous voici dans une ville grouillante de vie, de monde, de magasins, une ville presque comme les autres. L'Alliance France-Hébron donne des cours de français - et en profite pour nourrir ses apprenant/e/s... -, tente d'éduquer les jeunes au respect de l'environnement et des richesses archéologiques de la ville, de développer un tourisme alternatif en formant des guides pour les touristes : surtout des jeunes filles car les jeunes garçons subissent vraiment trop de contrôles, de fouilles, pour pouvoir travailler en paix. Notre propre guide se fera arrêter et confisquer ses papiers et l'un d'entre nous, qui n'a sans doute pas suffisamment une tête de touriste, se fera contrôler à son tour... Et puis au-dessus d'une rue où déboulent trois soldats lourdement armés, un bref miracle : un jardin d'enfants avec balançoire et mini potager, comme une brève respiration, la fierté de l'Alliance France-Hébron. Une goutte d'eau fraîche dans une océan de violences et d'humiliations... (1) http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2009-04-30-L-archipel-de-Palestine-orientale
A suivre Voyage en Palestine: La culture comme résistancePar Irène Kaufer :: 18/11/2011 à 19:33
Du 28 octobre au 4 novembre, j'ai participé à un voyage en Palestine. Savoir est une chose, voir, entendre, sentir en est une autre. Durant les semaines qui viennent, mon blog tentera de transmettre ce que j'ai vécu. Je ne prétends pas à une quelconque objectivité, ni à apporter des réponses sur une réalité d'une grande complexité. Rien de plus qu'un témoignage d'une personne particulière, à un moment particulier. 3. La culture comme résistance (Aïda, Jenine) « Demain sera meilleur qu'aujourd'hui ». Debout devant un drapeau palestinien, Abdelfattah Abusrour revient sans cesse à sa phrase fétiche, comme le refrein d'une chanson. Ce qui pourrait passer pour de l'auto-persuasion, s'il se contentait de le répéter, est pour lui une ambition : demain sera meilleur parce que tout est fait pour qu'il en soit ainsi. Nous sommes dans le centre culturel Al Rowwad (« Les pionniers ») du camp de réfugiés de Aïda (1). Son coordinateur a fait ses études en France, mais une fois son diplôme obtenu, il est revenu ici, comme c'est le cas de nombreux interlocuteurs rencontrés au cours de ce voyage. Il a abandonné la biologie pour le théâtre car pour lui, la culture est une forme de résistance. Sa fierté : qu'aucun des jeunes qui ont participé à l'un des programmes du centre n'ait été tué. Entre deux tirades de Cyrano de Bergerac, il nous montre un film nous qui retrace l'histoire et les activités de son projet : les ateliers de danse, de photo, de vidéo – où les filles sont présentes à côté des garçons ; l'équipe de foot féminine aussi, à côté des activités de broderie (et là, pas de garçons, mais il n'en va pas autrement chez nous...) Ensuite, nous avons droit à un court spectacle de danse présenté par un groupe de garçons et de filles - l'une voilée, les autres pas. Autant que le spectacle lui-même, ce qui fait plaisir à voir, ce sont les visages de ces jeunes, dont la vie ne doit pas être drôle tous les jours : concentrés, sereins, souriants, heureux. Certains ont déjà eu l'occasion d'aller se produire en Europe : on imagine ce que cela peut représenter pour des jeunes qui n'ont pas le droit de se rendre à Jérusalem, pourtant tout proche, ni de retourner dans le village dont leurs parents sont orginaires. Oui, Abdelfattah Abusrour a raison : demain ne peut être que meilleur. Autre camp, autre projet, le Freedom Theatre de Jenine. Fondé par une militante israélienne, Arna Mer-Khamis, il a été repris par son fils Juliano. En avril 2011, alors qu'il sortait de son théâtre, Juliano a été abattu en pleine rue. Jusqu'à aujourd'hui on ne connaît pas ses assassins et selon sa collaboratrice Rawand Arqawi, ni les Israéliens, ni les Palestiniens n'ont vraiment envie de savoir la vérité. Dans un contexte de peurs, de traumatismes - rappelons-le, Jenine fut en 2002 victime d'une répression très dure de la part des Israéliens - le Freedom Theatre veut offrir aux jeunes « un espace où ils peuvent s'exprimer, explorer leur créativité et leurs émotions par le biais de l'art ». Les spectacles préparés ici sont ambitieux : on peut voir des extraits de "En attendant Godot" (2). Là encore, un film retrace l'histoire du projet et les activités. On y entend un jeune garçon affirmer : « Moi, je rêvais d'être martyr. Aujourd'hui je veux être acteur et mourir de mort naturelle ». Une jeune fille : « Ici, les filles passent de la maison du père à la cuisine du mari. Je serai une actrice célèbre. Je ne finirai pas dans la cuisine ! » Toutes et tous ne seront peut-être pas célèbres, mais ils ne finiront probablement ni en martyr, ni dans la cuisine du mari. Tout le monde ne voit pas d'un bon oeil ces activités, et notamment la mixité. Des parents ont tenté de s'opposer à ce que leur fille fréquente le théâtre. Il y a eu des pressions, que Rawand évoque discrètement. Mais le théâtre n'a pas cédé et le projet continue de se développer, malgré la disparition de Juliano. Car la culture n'est pas seulement une forme de résistance à l'occupation israélienne, elle permet aussi d'affronter sa propre société, ses tabous, ses pesanteurs et ses injustices. (1) Plus d'infos sur Al Rowwad : http://www.amis-alrowwad.org/spip.php?rubrique5 (2) Plus d'infos sur le Freedom Theatre : http://www.thefreedomtheatre.org/ Voyage en Palestine : Réfugié/e/s pour la viePar Irène Kaufer :: 14/11/2011 à 17:15
Du 28 octobre au 4 novembre, j'ai participé à un voyage en Palestine. Savoir est une chose, voir, entendre, sentir en est une autre. Durant les semaines qui viennent, mon blog tentera de transmettre ce que j'ai vécu. Je ne prétends pas à une quelconque objectivité, ni à apporter des réponses sur une réalité d'une grande complexité. Rien de plus qu'un témoignage d'une personne particulière, à un moment particulier. 2. Réfugié/e/s pour la vie (Dheisheh, Aïda, Jénine) Au-dessus du portique d'entrée du camp de Aïda, on aperçoit le symbole même du destin palestinien : une clé géante. Beaucoup de réfugiés ont gardé la seule chose qui leur reste des maisons dont ils ont été chassés, cette clé dérisoire qui n'ouvre plus aucune porte. Car la maison est désormais habitée par d'autres, à moins qu'elle ait détruite, remplacée par un immeuble moderne ; mais tout l'espoir palestinien semble tenir dans cette clé. Nous avons visité trois de ces camps de réfugiés, dont deux aux portes de Bethléem. En période calme, ils ne se distinguent guère de leur environnement. Mais dès que la tension monte, Israël peut les boucler, multiplier les incursions, imposer le couvre-feu, couper l'eau, organiser fouilles et contrôles... Si l'entrée du camp de Dheisheh en car ne nous pose aucun problème, nous découvrons vite qu'il n'en est pas toujours ainsi : on peut encore voir le tourniquet qui était le seul accès d'entrée ou de sortie lors de la deuxième Intifada. Si l'on rentrait après l'heure du couvre-feu, on restait dehors et le lendemain, en rentrant, il fallait se justifier. En 1952, lors de l'établissement du camp par l'ONU, 4 300 réfugiés ont trouvé ici un abri sous tente. Aujourd'hui, les maisons sont en dur ; 13 000 personnes s'entassent sur moins d'un km². Comme le camp ne peut s'étendre horizontalement, il pousse en hauteur. Bien sûr, certains habitants pourraient quitter le camp, aller s'installer ailleurs. Mais cela reviendrait à perdre son statut de réfugié, donc l'aide de l'UNWRA (l’Agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens) qui assure les soins de santé, l’éducation et la fourniture de denrées de base ; cela signifierait aussi, symboliquement, renoncer à cet espoir de rentrer un jour « chez soi ». Vivre des aides de l'ONU n'est pas vraiment un choix. Les emplois sont rares et le Mur n'a rien arrangé : il devient plus difficile d'aller travailler en Israël. Aussi, parfois, n'importe quel travail est bon à prendre : le Mur lui-même a été construit par... des ouvriers palestiniens. C'était ça ou ne pas avoir de quoi nourrir sa famille. On imagine l'humiliation de devoir collaborer ainsi à son propre enfermement. A Dheisheh, on s'oriente pas « quartiers », correspondant aux villages d'origine dont les réfugiés ont été chassés en 1948, lors de la création de l'Etat d'Israël. Lors de leurs incursions, les soldats israéliens se perdaient dans les ruelles tortueuses : aussi ils ont « baptisé » les rues, par des noms inscrits à même les murs. Effacer l'un de ces noms valait six mois de prison. Dheisheh a la réputation d'être un camp d'activistes, et un grand nombre de ses habitants ont connu ou connaissent encore les prisons israéliennes. Lors de la récente libération de prisonniers palestiniens en échange du soldat israélien Gilad Shalit, quatre habitants de Dheisheh ont retrouvé la liberté, mais trois d'entre eux n'ont pas eu le droit de revenir chez eux. Ils ont été exilés à Gaza. Au Nord de la Palestine, le camp de Jenine est entré dans l'histoire pour la répression brutale qu'il a subi lors de l'opération « Rempart » en 2002. Tout était détruit, ravagé. Aujourd'hui les rues sont reconstruites, grâce à l'aide des Emirats arabes ; elles ont été élargies, sur ordre d'Israël, pour laisser le passage aux tanks. Comme souvent lors de nos déplacements, nous sommes entourés d'enfants – des garçons surtout – dont certains demandent de l'argent, d'autres essaient de nous vendre quelque chose ou veulent simplement se faire prendre en photo. Quelques-uns, bien que rares, sont menaçants. Il est arrivé deux ou trois fois que des gamins, très jeunes, nous lancent des cailloux : des adultes intervenaient aussitôt. On peut penser – et certains membres du groupe l'ont ressenti ainsi - qu'un tel voyage a un côté « voyeur » : mais beaucoup de Palestiniens nous souhaitaient la bienvenue, nous offraient du café et insistaient sur leur demande pour qu'on vienne les voir, les écouter, pour témoigner ensuite. Surtout ne pas les oublier. Les traces de la guerre et de la répression sont omniprésentes, avec les photos ou des dessins des morts et des prisonniers à chaque coin de rue. A Jenine, notre guide nous arrête devant la maison d'un « martyr » : cet habitant a, paraît-il, réussi à attirer 13 soldats israéliens avant de se faire sauter avec eux. Sans avoir ni sympathie ni indulgence pour les martyrologies de tout poil – qui ne peuvent qu'accoucher d'un peu plus de haine et de violence – on est pourtant saisie par cette sorte de fierté désespérée qui nous dit : ici, on ne s'est pas laissé faire. Il faut cependant remarquer que parmi les nombreuses peintures et dessins (pour les textes, je n'en sais rien, ne pouvant lire l'arabe), j'ai perçu très peu de haine, justement. Des messages de paix, de l'espoir, de l'humour parfois , oui; et aussi une détermination sans faille. Ainsi cette fresque d'un homme qui écrit sur un mur : « La Palestine est mon pays ». On lui lie les mains. Ne pouvant plus écrire, il crie : « La Palestine est mon pays ». On lui colle un sparadrap sur la bouche. Sur le dessin suivant, il ne peut plus que penser : « La Palestine est mon pays ». C'est déjà trop : il est tué. Aussitôt un autre prend sa place... Dans les camps comme sur le Mur, c'est tout une histoire qui s'écrit. Mais dans ces camps de réfugiés, la culture, et notamment le théâtre, jouent un rôle essentiel pour permettre aux habitants, et surtout aux plus jeunes, de tenir debout. Ce sera l'objet d'un prochain article, mais déjà, j'insiste sur la volonté des animateurs/trices, maintes fois répétée, d'impliquer aussi les filles. Ainsi à Aïda, elles font de la danse, du théâtre, de la broderie... mais elles ont constitué aussi une équipe de foot.
(A suivre) Voyage en Palestine : Du Mur des Lamentations au Mur lamentablePar Irène Kaufer :: 09/11/2011 à 9:22
Du 28 octobre au 4 novembre, j'ai participé à un voyage en Palestine. Savoir est une chose, voir, entendre, sentir en est une autre. Durant les semaines qui viennent, mon blog tentera de transmettre ce que j'ai vécu. Je ne prétends pas à une quelconque objectivité, ni à apporter des réponses sur une réalité d'une grande complexité. Rien de plus qu'un témoignage d'une personne particulière, à un moment particulier.
1. Du Mur des Lamentations au Mur lamentable (Jérusalem-Bethleem-Qalqilya) Il court tout le long des routes, serpente sur les collines, coupe des villages en deux, enclave des maisons, isole et humilie : en Israël, le Mur de la Honte est bien plus visible, plus concret et plus significatif que le Mur des Lamentations. 700 km de long de « barrière de sécurité », dont une partie en béton surmonté de barbelés, érigée sous prétexte d'éviter les attentats suicide. Mais aussi - surtout ? - une façon de faire disparaître l'autre, le couper de ses terres et de l'accès à l'eau. Car la barrière ne se contente pas de suivre la « ligne verte », frontière reconnue par la communauté internationale ; elle empiète largement sur le territoire palestinien et va même jusqu'à encercler complètement une ville comme Qalqilya, 50 000 habitants coincés et coupés de leurs champs, dans l'une des régions les plus fertiles de Palestine. Un seul point de passage pour les véhicules, qu'Israël peut bloquer à sa guise. Quant au check-point pour les piétons, la tension y est palpable, bien que l'on soit arrivés à une période plutôt calme. « No pictures ! » nous lance par haut-parleur une voix courroucée, tandis que les Palestiniens qui attendent de passer nous demandent de partir, notre présence rendant leur situation plus difficile. Des syndicalistes belges ont aménagé le passage en installant un lieu couvert et des toilettes, car les files et l'attente peuvent être longues. Ici comme en beaucoup d'autres endroits, la gestion du check-point est sous-traitée à des compagnies de sécurité privées. C'est tout juste si notre guide, responsable aux relations internationales à la mairie, ne regrette pas le bon vieux temps de l'armée : avec l'officier, en cas de problèmes, on pouvait essayer de trouver des solutions. Rien de tels avec les « privés ». Avec eux, pas de quartier, le règlement ne connaît pas d'exceptions, sinon celles de leur propre arbitraire. Le guide nous emmène vers l'un des coins du mur, situé juste à côté d'une école. Quelle horrible expérience quotidienne pour les enfants ! D'ici part aussi un boulevard qui auparavant, reliait Qalqilya à son environnement. Aujourd'hui ce boulevard est mort. Entre les rares voitures, on voit passer un attelage à cheval et un homme qui apprend à sa petite fille à rouler à vélo. Mais cela n'a rien de bucolique : ici, une ville est en train d'être asphyxiée. Longer le mur sur des kilomètres donne une sensation d'étouffement.
Le mur court ensuite sur les collines et bloque l'accès vers Jérusalem. Les Palestiniens qui n'ont pas les bons papiers n'ont pas le droit de le franchir. On peut passer à pied, genre contrôle d'aéroport avec obligation d'ôter ses chaussures, sauf qu'ici, il n'y a pas de rapport humain, seulement une voix passant par un haut-parleur et un tourniquet où on passe un par un. Quant au bus qui relie Bethléem à Jérusalem, il doit aussi s'arrêter au check-point pour un contrôle d'identité : on voit monter des gardes lourdement armés et les hommes jeunes (moins de 45 ans) doivent descendre et passent à pied. Même si, avec nos passeports belges et nos têtes de touristes innocents, nous n'avons pas subi les mêmes contrôles soupçonneux que ceux que vivent quotidiennement les Palestiniens, c'est une expérience désagréable. Pourtant, ce mur-là ne retentit guère de lamentations. Il accueille des slogans, des dessins, des peintures dont certaines sont de vraies oeuvres d'art. Elles appellent surtout à la paix et imaginent mille façons de traverser ce maudit mur, que ce soit par le saut à la perche, l'envoi vers le ciel des cerfs-volants multicolores ou la charge d'un rhinocéros faisant exploser le béton... Certains commerçants s'en servent pour indiquer le chemin de leur boutique, un restaurateur a choisi d'y afficher son menu.. L'imagination pallie le manque de liberté. Le tenancier d'une boutique de souvenirs propose même une bombe de peinture aux passants pour laisser la trace de sa propre colère. Mais la palme de l'imagination est l'oeuvre des Israéliens eux-mêmes : à l'entrée du check-point, où tous seront arrêtés, certains fouillés et d'autres empêchés de passer, un grand panneau proclame en trois langues : « Welcome in Jerusalem ». Bienvenue chez les cyniques... Contre la peine de mort, vraiment ?Par Irène Kaufer :: 23/10/2011 à 16:06
Il y a quelques semaines à peine, une très large mobilisation s'organisait pour tenter d'éviter l'exécution, aux Etats-Unis, de Troy Davis. Une exécution plusieurs fois reportée, des témoins qui se sont rétractés, une innocence clamée jusqu'à la dernière seconde : Troy Davis était le symbole parfait pour ceux et celles qui pensent que la peine de mort est une barbarie en soi – pas seulement quand il s'agit de lapidation. Le même jour, un autre détenu était exécuté au Texas. Il s'appelait Lawrence Brewer et était nettement moins sympathique – et moins médiatisé. Aucun doute sur sa culpabilité : il n'a jamais nié son acte, un meurtre raciste accompagné d'actes de tortures. Rien pour plaire, donc, aux adversaires de la peine de mort, qui se recrutent plutôt dans les rangs progressistes. Pourtant, c'est bien Brewer, et non Davis, qui représente toute l'horreur de la peine capitale. Comme l'écrit la philosophe Catherine Kintzler : « Il ne faut pas condamner à mort un Noir innocent ; il ne faut pas non plus condamner à mort un Blanc coupable – parce qu'il ne faut condamner personne à mort ». Aujourd'hui, j'aurais envie d'ajouter : « Il ne faut pas non plus condamner à mort un tyran sanguinaire – parce qu'il ne faut condamner personne à mort ». Et c'est encore plus inacceptable sans aucune forme de procès. Je pense, bien sûr, à la fin lamentable de Kadhafi, en sang, traîné à terre et selon toute probabilité achevé, avant que son cadavre ne soit publiquement exhibé et pris en photo (1). On peut épiloguer longuement sur la pertinence et les arrière-pensées pétrolières de la guerre menée par l'Otan en Libye, ou encore sur une mort qui arrange beaucoup de monde, étant données les compromissions passées d'un grand nombre de responsables politiques ou économiques avec celui qu'ils traitent désormais de bouffon sanguinaire. Allez, rien qu'un exemple bien de chez nous, la récente vente d'armes à la Libye approuvée par la Région wallonne, qui ne voyait aucune raison de s'y opposer. C'était il y a deux ans à peine, et je m'en indignais sur ce même blog (2). Quand aujourd'hui certains font mine de s'étonner que le fameux « pistolet en or » de Kadhafi ait pu être de fabrication belge, on se demande où ils vivaient ces dernières années. « Pense à ce qu'ont subi les Libyens durant 42 ans ! » me rétorque-t-on. Outre que ces souffrances n'étaient apparemment pas suffisantes, il y a deux ans, pour risquer de mettre nos emplois en danger, il ne s'agit nullement pour moi de condamner la joie des Libyens. Je pense seulement que si la parole des victimes doit être écoutée, entendue, une société civilisée se reconnaît justement au fait qu'elle ne livre pas le bourreau à ses victimes ou à leurs proches. On a jugé Dutroux plutôt que de le laisser lyncher par la foule et on ne l'a pas condamné à mort parce que la peine de mort, heureusement, est abolie chez nous. « Mais il y a des exceptions », me rétorquera-t-on encore. Les crimes contre l'humanité ne peuvent être jugés au même titre que la criminalité commune, d'où d'ailleurs leur statut imprescriptible. Mais pour déterminer s'il y a crime contre l'humanité il faut, justement, passer par un procès, qui peut avoir de plus une valeur pédagogique non négligeable. Même le Mossad, pourtant peu enclin à épargner des vies ennemies, n'a pas tué Eichmann mais l'a enlevé et ramené en Israêl, ce qui était probablement plus compliqué que de l'éliminer sur place. Parmi tous les films qui se sont positionnés contre la peine de mort, le plus fort que j'aie vu est le sixième épisode du Décalogue de Kieslowski, qui a réalisé dix films illustrant les dix commandements. « Tu ne tueras point » : on y voit une exécution aussi barbare que le crime lui-même, le meurtre crapuleux d'un chauffeur de taxi. Le condamné ne crie pas son innocence, il ne se cherche pas d'excuses, il hurle simplement sa peur et l'on voit toute la froideur et l'inhumanité de la « loi », même quand elle est du bon côté. Etre contre la peine de mort, ce n'est pas simplement s'opposer à l'exécution de possibles innocents, mais aussi à celle de coupables avérés et même à celle d'indiscutables salauds. Y compris des tyrans. (1) Je remarque que sur les images des "visiteurs" du cadvre de Kadhafi, on ne voit que des hommes. Peut-être les femmes n'ont-elles pas été autorisées à le voir, ou bien n'ont pas été filmées ; mais je préfère penser, jusqu'à preuve du contraire, qu'elles n'en avaient surtout pas envie. (2) http://irenekaufer.zeblog.com/411738-l-39-ethique-cet-a-libye/
Post-scriptum : Un ami qui réagit à ce texte a été heurté par les termes "société civilisée" et me fait remarquer que l'Europe elle-même n'a pas été avare en atrocités. Je tiens donc à préciser qu'il ne s'agit nullement d'opposer un Occident "civilisé" à d'autres peuples "barbares", mais des attitudes largement partagées. Sans remonter dans la passé, les Etats-Unis exécutant Ben Laden, la Roumanie et la parodie de procès des Ceaucescu, n'ont guère fait mieux. Il ne s'agissait donc aucunement d'une volonté de donner des leçons. Mais la façon dont les choses se sont passées en Libye me semble mal augurer d'une société apaisée, d'autant plus quand on voit le profil (et le passé) de certains dirigeants du CNT.
Ce blog étant pollué par les spams publicitaires, je suis obligée de le fermer aux commentaires. Si vous voulez réagir, merci de le faire sur Facebook ou en m'envoyant directement un mail : irenekaufer@hotmail.com. Merci pour votre compréhension Attention, chômeurs méchantsPar Irène Kaufer :: 13/10/2011 à 11:43
Quelquefois l'actualité propose de rôles de rapprochements, pour peu qu'on la regarde d'un point de vue légèrement décalé. Tenez, ce 12 octobre, deux informations sans rapport apparent, et pourtant : d'une part, la fermeture programmée de la sidérurgie à chaud à Liège, de l'autre l'ouverture de la chasse. « Drame social », titrent les journaux à propos du premier sujet. Cela me fait penser aux termes trop souvent employés pour qualifier, sinon excuser, le meurtre d'une femme par son (ex) compagnon : « drame familial ». Eh bien non, ce n'est pas un « drame » mais un « crime », dans les deux cas. L'ouverture de la chasse, elle, a été marquée par un autre genre de drame : un cerf a chargé et tué un chasseur. C'est assez rare pour faire un titre de l'actualité. Les journalistes appartenant rarement eux-mêmes à la catégorie des cerfs, nous ne saurons rien de l'opinion des animaux. Les chasseurs, par contre, s'expriment longuement, et notamment un « traqueur » qui explique cette chose ahurissante : le cerf est un animal « méchant ». En effet, lorsqu'il est traqué, au lieu d'offrir son poitrail aux balles ou mieux, de se transformer instantanément en cuissot braisé aux herbes du jardin, il se met à frapper de ses bois tout ce qui passe à sa portée. Voilà : il est « méchant », contrairement au chasseur qui, lui, est un « gentil ». Je me permets ce rapprochement parce qu'il y a quelques jours seulement, les travailleurs d'Arcelor Mittal séquestraient leur direction en attendant une réponse à leurs inquiétudes. De toute évidence, ils étaient « méchants ». La regrettée Bénédicte Vaes avait titré l'un de ces billets, au moment de la fermeture des Forges de Clabecq : "Les travailleurs réagissent comme des animaux blessés". En frappant de leurs bois, donc, comme le cerf. La direction elle, n'agissait pas comme un "animal cupide". Il est vrai que les animaux ne sont pas cupides. Eh bien voilà, les travailleurs l'ont, leur réponse : plus besoin de s'inquiéter, ils savent désormais qu'ils vont se retrouver au chômage. Et c'est qu'on retrouve nos chasseurs. Car les chômeurs, on le sait, sont un gibier de choix en ces temps d'austérité : la chasse aux chômeurs est un sport autrement plus répandu que la chasse aux fabricants de chômeurs. Ces sidérurgistes qui ne demandent qu'à travailler devront se justifier, demain, de ne pas avoir de travail. Et je repense à notre cerf : traqué, il se pourrait qu'un jour le chômeur, lui aussi, devienne « méchant ».
Ce blog étant pollué par les spams publicitaires, je suis obligée de le fermer aux commentaires. Si vous voulez réagir, merci de le faire sur Facebook ou en m'envoyant directement un mail : irenekaufer@hotmail.com. Merci pour votre compréhension iPad'pitié pour les pauvresPar Irène Kaufer :: 07/10/2011 à 0:10
D'accord, c'est très vilain de tirer sur une ambulance, et sur un corbillard, c'est vraiment moche. Mais tant pis. C'en est trop. Les fleurs dégoulinent de toutes parts. Un génie d'informatique. Un homme qui a changé le monde. Un sage converti au bouddhisme, capable de regarder la mort en face. Un croisement d'Einstein et du Dalaï Lama, la bosse du design en prime. N'en jetez plus ! Steve Jobs était certainement un génie dans son genre. Si ce n'est pas en informatique, du moins en marketing. Il a créé une série d'objets sinon tous extrêmement utiles, du moins follement désirables. Ce n'est pas un « héritier" , mais un self-made-man : la personnification même du mythe américain. Oh, il y a bien l'un ou l'autre bémol, mais à peine. C'était un manager exigeant, ou même autoritaire : par les temps qui courent, ce n'est pas défaut. Il s'ingéniait à créer des pénuries imaginaires qui poussaient les clients à faire la file en pleine nuit devant les magasins pour ne manquer aucun de ses nouveaux jouets : par les temps qui galopent, cela ne s'appelle pas du foutage de gueule mais une stratégie de marketing. Enfin, on lui reprochera vaguement de n'avoir jamais cédé un cent à des oeuvres caritatives, contrairement à son pote Bill Gates. Soit, personne n'est parfait. Mais vous n'entendrez guère parler de Foxconn, l'usine chinoise qui fabrique vos iPhone, dans la plus grande iMisère. L'usine où des centaines de milliers d'ouvriers et d'ouvrières travaillent sous un régime de discipline militaire, « digne de camps de travail », ont même estimé des chercheurs chinois (1). L'usine où les horaires hebdomadaires sont de l'ordre de 60 heures et parfois plus, parce que les salaires étaient tellement bas que sans heures supplémentaires, il est impossible de gagner décemment sa vie. L'usine où les erreurs se traduisent en amendes amputant ces maigres salaires, et même parfois en châtiments corporels. L'usine où une explosion, en mai dernier, a fait trois morts, sans ralentir pour autant la course à la nouveauté. L'usine qui s'est fait connaître chez nous par ses vagues de suicides (2), sans compter les « morts par surmenage ». Interpellé, Jobs a vaguement promis de s'atteler au problème. Les dirigeants locaux ont fini par réagir, ne ménageant pas leur peine : ils ont invité des moines bouddhistes à célébrer des offrandes, engagé des centaines de psychologues, installé une ligne de téléphone SOS-suicide, tendu des filets autour des bâtiments pour empêcher les sauts dans le vide, fait signer aux ouvriers un engagement à ne pas se suicider... avant de prendre une mesure encore plus radicale en augmentant les salaires de 70%, histoire de faire baisser la pression aux heures supplémentaires déraisonnables. 70% : c'est dire le niveau jusque là... On me dira qu'on ne peut tenir Steve Jobs pour directement responsable de cette situation. D'abord, il n'est pas le seul : Foxtronn travaille aussi pour d'autres marques informatiques, dans les mêmes conditions déplorables. Ensuite, il avait autre chose à faire que de se mêler de détails comme les horaires, les salaires ou le bien-être au travail. Apple se contente, comme tant d'entreprises occidentales, d'imposer à ses sous-traitants des prix plancher et des délais intenables. Aux sous-traitants de se débrouiller, les commanditaires s'en lavent les mains. C'est bien pour ça qu'ils sous-(mal)traitent. J'ai eu l'occasion, il y a quelques années, de constater en Inde comment ces entreprises locales sont prises à la gorge par nos grosses boîtes qui se permettent, en plus, de leur faire la morale sur le respect des lois et des droits humains. Lorsque j'ai demandé à l'un de ces "M. RSE" (pour responsabilité sociale des entreprises) ce qui se passerait si l'Inde imposait des conditions plus strictes en matière de temps de travail ou de salaire minimum, il a répondu très honnêtement : "On irait probablement voir ailleurs". A moins de remplacer les travailleurs par des robots, projet actuellement dans les cartons de Foxtronn. Un robot ne revendique pas, il ne se suicide pas non plus. Et Apple n'aura évidemment aucune responsabilité dans le sort des travailleurs licenciés. Alors voilà, j'aimerais imaginer un créateur vraiment visionnaire, vraiment innovateur, qui considérerait, une fois assurée la rentabilité de son entreprise et fortune faite, de cesser d'en vouloir toujours plus et se préoccuperait du sort de ceux qui travaillent pour lui. Quelqu'un qui trouverait normal de partager son succès avec tous ceux qui ont contribué à le rendre possible, y compris les « petites mains ». Un patron qui considérerait simplement qu'une vie humaine vaut une autre vie humaine, et que la réussite de l'une – la sienne – ne va pas en écrasant celle des autres. Allez : avant qu'on en soit là, bien des pommes pourriront encore dans les vergers. Mais il ne faut pas cesser de rêver. (1) voir http://www.liberation.fr/economie/0101639157-suicides-a-la-chaine-chez-le-geant-foxconn (2) Chiffres contestés par certains, car sinon rapporte le nombre de suicides au nombre de travailleurs, la proportion serait plutôt dans la « moyenne ». Il n'empêche que les dirigeants de l'usine ont fini eux-même par s'en inquiéter
Ce blog étant pollué par les spams publicitaires, je suis obligée de le fermer aux commentaires. Si vous voulez réagir, merci de le faire sur Facebook ou en m'envoyant directement un mail : irenekaufer@hotmail.com. Merci pour votre compréhension Les "salopes", entre marche et marchéPar Irène Kaufer :: 28/09/2011 à 12:38
Voilà : elles (et ils) sont venues, ont marché, ont vaincu (les préjugés) - du moins tel était le but. La première « marche des salopes », rebaptisées « traînées », a donc eu lieu à Bruxelles ce 25 septembre. Les médias n'ont pas manqué d'y faire écho (en première page du gratuit Métro, la classe !), honneur rarement accordé à des manifs de femmes, même quand elles réunissent bien plus de 350 personnes. Des femmes, des hommes, des queer, des trans, réclamant le droit au respect, le refus des violences. Rien à redire là-dessus. Moi aussi je suis venue (ou du moins passée), j'ai vu, mais je n'ai pas vaincu (mes réticences). J'ai déjà eu l'occasion de les exprimer (1) et elles restent entières. Ce que j'en ai vu dans les médias les a renforcées. « Non c'est non ! » est un slogan qui m'est plus que sympathique ; inscrit dans un décolleté, il me plonge dans la perplexité. Pourquoi ai-je l'impression que sur la photo à la Une de Métro, le décolleté aura attiré davantage de regards que le slogan ? Peut-être parce que je suis une indécrottable féministe, que certains n'hésiteront pas à qualifier de « anti-pro-sexe ». J'ai toujours trouvé ce terme de « pro-sexe » ridicule, comme si les autres étaient « contre le sexe » en soi, alors qu'il s'agit plutôt de différentes conceptions de ce qu'est une sexualité « acceptable » ou bien mieux, « épanouissante » pour les deux (ou trois ou plus...) partenaires. Mais soit. Le journal télévisé de la VRT consacrait, lui, un sujet de près de deux minutes à l'événement. Sur le site, la première image qu'on voit est celle de deux cuisses anonymes (le reste du corps, dont la tête, étant hors de l'image), qui proclament (à gauche) « On peut regarder » et (à droite) « On ne peut pas toucher ». Message clair, certes, mais que justement, je ne partage pas. Ben non, on ne peut pas toucher, mais pour moi, le regard peut lui aussi être agressif, ou au moins intrusif. Je déteste ces regards des hommes dans la rue, qui évaluent sans gêne les fesses ou les seins (même pas dénudés : simplement existants) d'une fille qui passe, comme s'ils estimaient une pièce de viande à l'étal d'une boucherie (je sais, l'image est cliché, mais la comparaison me paraît juste). J'en vois déjà qui ricanent au fond de la salle : se faire mater, ça risque pas de lui arriver, à celle-là, sauf pour faire peur aux petits enfants ! Sachez donc, bande de médisant/e/s, que cela m'est arrivé, à moi aussi ; j'ai été matée, sifflée, j'ai eu affaire à des dragueurs lourds et j'ai même eu mon lot d'agressions sexuelles. Et être matée, j'ai détesté ça, et ça me débecte tout autant quand ça vise des copines ou même n'importe quelle passante dans la rue. J'entends bien qu'il y a des femmes que ça ne dérange pas, ou qui le prennent même pour un compliment. On pourrait discuter de leurs motivations pour aimer ça – tout comme des miennes de détester – mais en tout cas, ce n'est pas une raison pour l'imposer aux autres. On peut imaginer des « salons de matage » où elles pourraient comparer, de visu ou même de tactu, si elles en ont envie, l'effet qu'elles produisent sur la gente masculine. Mais je n'ai aucune envie que cela soit considéré comme « normal » dans la rue ou dans le métro. Sans oublier que si les « salopes » ont leurs marches, elles ont aussi leur marché : une femme « légèrement vêtue », il paraît que ça fait « rêver » (2) mais surtout, ça fait vendre. Des sous-vêtements, des parfums, des régimes amaigrissants pour ressembler aux filles improbables des affiches, mais aussi des voitures, des yaourts – il n'y a que le PQ et les croquettes pour chiens qui échappent encore à la contagion, et encore. S'habiller « sexy » peut être un choix, et il n'autorise aucune insulte. Mais on ne peut oublier qu'il s'inscrit dans un cadre social dont nous dépendons tous et toutes, que nous le voulions ou non : celui d'une « assignation de genre » (les femmes doivent se comporter comme ci, les hommes comme ça...), d'obligations vestimentaires arbitraires dans certains métiers (maquillage, jupe et hauts talons d'un côté, cravate de l'autre), celui aussi, d'une hypersexualisation des jeunes, et particulièrement des (petites) filles, phénomène auquel le CRIOC vient de consacrer une étude. Le CRIOC, qui n'est pas une officine bigote, conclut aux effets inquiétants de cette hypersexualisation sur les jeunes, en termes d'estime de soi, de dépression, de comportements scolaires et alimentaires. Et si d'une certaine façon, les « salopes » revendiquées en arrivaient à renforcer ce stéréotype qu'elles prétendent dénoncer : celui de femmes offertes au regard des hommes, même s'il est "interdit de toucher" ? Ce qui explique peut-être une part de leur succès médiatique.
Quand DSK sexe prime...Par Irène Kaufer :: 19/09/2011 à 18:37
Exceptionnellement, mon blog contient l'annonce d'un article à venir : ce soir, donc, grand événement télévisuel, DSK va "enfin" s'exprimer. Je ne comprends pas trop le "enfin" puisque chez DSK, apparemment, c'est tous les jours que le sexe prime... Mais bien que dans mes rêves, j'aurais voulu un audimat nul pour cette mise en scène lamentable (va-t-il sexe-cuser ? La journaliste va-t-elle sexe-tasier sur ses analyses économiques... ?), il me paraît évident qu'au contraire, des millions de téléspectateurs seront scotchés devant leur poste et je dois avouer, hélas, que moi aussi. Mais ce sera pour la bonne cause : dès demain, une analyse personnelle, objective et sans mauvais esprit - vous me connaissez maintenant. Au fait : je vous recommande chaleureusement, en plat de résistance, le recueil de textes féministes "Un troussage de domestique" coordonné par Christine Delphy. Gardez quand même un peu de place pour le dessert.
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Eh bien, voilà, c'est fait : DSK est passé à la télé, 13 millions de téléspectateurs l'ont écouté ânonner un texte comme appris par coeur puis, à la fin, l'oeil allumé de plaisir de pouvoir enfin revenir sur un terrain moins miné, distiller ses précieux conseils d'économiste génial – il est verai qu'il est bien placé pour savoir à quel point les Bourses sont parfois incontrôlables... Le lendemain, dans les médias, il est flingué de toutes parts : égoïste, pas sincère, indécent, mise en scène théâtrale... Alors oui, je sais, ce n'est pas bien de tirer sur une ambulance, mais si elle veut qu'on lui fiche la paix, qu'elle commence par couper la sirène qui attire toute l'attention sur elle... Parce que hein, 20 minutes au JT, fallait le faire ! D'accord, les Français n'ont pas de sission de BHV ni de MRFDF à se mettre sous la dent, mais il devait bien rester un relent de guerre, une petite famine, une barque de clandestins chavirée en pleine mer, ou au moins un résultat de match de foot... non ? Vingt minutes de DSK, fallait se les taper, mais que ne ferais-je pas pour vous, cher/e/s lecteurs et lectrices. J'ai donc vu un homme au visage sérieux, ou même grave, parler de blessure... la sienne, bien entendu. De peur... la sienne, évidemment. Sur ce qui s'est passé ce fameux soir, dans la fameuse suite, il a été plus que discret, au grand dam, probablement, d'une bonne partie des 13 millions d'affamés guettant les détails croustillants... Tout ce qu'il a daigné dire, c'est qu'il n'y avait eu ni contrainte, ni violence, rien de délictueux. Un comportement « inapproprié » tout au plus, une « faiblesse », une « faute morale ». Mais sur le contenu exact de cette faute, rien. Eh bien, ne craignant pas de laisser libre cours à une imagination peut-être elle aussi "inappropriée", je vais vous raconter ce qui s'est passé au Sofitel, selon la supposée version de DSK (1). Ce jour-là donc, aux environs de midi, une femme de chambre entre dans la suite 2608, qu'elle croit vide. Or voilà DSK qui sort de sa douche, nu comme un ver. « Waou ! siffle-t-elle, laissant choir brosses et seau, t'as de belles couilles, tu sais ! » (bon, à TF1 on n'a pas pu vérifier, il était habillé, en tout cas on n'a vu que le haut). Alors, qu'eussiez-vous voulu qu'il fît, pour le dire en langage châtié ? Chez certains hommes, on le sait, même dressée, la chair est faible. Après de brèves présentations, ce fut la collision des corps, d'où quelques ecchymoses qui ne suffisent pas à prouver une quelconque violence, car on connaît les excès de la passion (il existe même un crime dit "passionnel", c'est dire !) Et voilà, c'était déjà terminé, le valeureux amant avait rendez-vous en ville avec sa fille et quant à la femme de ménage, il lui restait plusieurs chambres à faire. Le tout a duré moins de 9 minutes : plus fort que Usain Bolt et les frères Borlée réunis. Plutôt que d'aller se confesser sur TF1, cet homme-là aurait dû participer au mémorial Van Damme. Voilà pour les faits eux-mêmes : ni violence, ni contrainte, et grand respect pour les femmes, comme DSK a tenu à l'affirmer. Mais dans les confidences courageusement arrachées par Claire Chazal – une amie de sa femme, on n'est jamais trop prudent – il y avait quelques autres pépites que je m'en voudrais de passer sous silence. Par exemple, j'ai adoré la belle démonstration de Storytelling pour expliquer comment, à sa sortie de prison, il a dû se réfugier dans une luxueuse maison avec piscine : lui, il se serait bien contenté d'un deux-pièces ou même d'un studio, mais voilà, les voisins sont méchants, c'est pas qu'ils ne voulaient pas d'un possible violeur dans leur immeuble, mais la meute de journalistes, là non, c'était trop. Du coup, je me suis dit que si, quelque semaines plus tôt, DSK avait paradé dans une Porsche (comme dans Porscherie, quel choix prémonitoire !), c'est seulement parce que les autres marques automobiles lui ont refusé l'un de leurs petits modèles, craignant qu'il salisse les sièges. J'ai adoré aussi la façon onctueuse dont il a assasiné Martine Aubry, en insistant sur leur amitié et sur le soutien qu'elle lui aurait apporté durant son « épreuve »... Amitié d'autant plus encombrante que la candidate à la candidature du PS essaie péniblement de se présenter en défenseuse des droits des femmes, qui pense de DSK ce que les autres femmes en pensent (si vous me suivez). Et alors, le sommet, la classe, tout le poids des mots : cette conclusion pour avouer qu'il a « perdu sa légèreté » ! Sa légèreté ! Alors que justement, ce que beaucoup de femmes lui reprochent, c'est son indécrottable lourdeur. Alors, des excuses... ? Oui, mais seulement pour sa femme, ses enfants, ses proches, et moi et moi et moi... Des regrets ? Certes, ceux d'avoir manqué son « rendez-vous avec les Français ». Pas de problèmes, mon grand : quand on voit ce qu'il fait durant ses rendez-vous – genre baiser forcé et plus si affinités, en tout cas de sa part – les Françaises, elles, sont plutôt soulagées qu'il leur aie posé un lapin. Un chaud lapin en l'occurrence. (1) Je tiens à préciser que ce qui suit ne se moque nullement de ce qu'a dû vivre Nafissatou Diallo, que ce soit sous la contrainte, sous la menace ou pour toute autre raison. La cible, c'est bien DSK Droits fondamentauxPar Irène Kaufer :: 17/09/2011 à 12:06
Si j'ai bien suivi l'actualité, dès la semaine prochaine l'ONU se penchera enfin sur le grave sujet de la reconnaissance d'un Etat HV (à ne pas confondre avec HIV), séparé d'un Etat B, jusqu'ici étroitement liés. Selon des sources bien informées, il semble que seuls BDW et OM tenteront de s'opposer à ce vote historique, pour des raisons d'ailleurs opposées. Voilà, dites-moi si j'ai tout bien compris... (1) Bon d'accord, je n'ai pas vraiment suivi. Dès que j'entends le sigle « BHV », je coupe la radio, j'éteins la télé et je me précipite chez Neckermann pour réserver un all-in à durée indéterminée, le temps qu'enfin, on parle d'autre chose. Donc voilà, ça y est, on va pouvoir parler d'autre chose... ? J'avoue être une piètre francophone – malgré mon amour immodéré pour le français, ses fastes et ses pièges. Et même peut-être une citoyenne assez lamentable, pusique je n'arrive pas à m'émouvoir sur le sort des francophones de la périphérie bruxelloise, dont les « droits fondamentaux » seraient bafoués. Pire encore, je trouverais cet appel aux « droits fondamentaux » simplement ridicule, si ce n'était indécent au vu de quelques « droits fondamentaux » bafoués quotidiennement, dans l'indifférence générale. Ceux des gens qui dorment dans la rue, alors que le droit au logement est fondamental s'il en est. Ceux des demandeurs d'asile, qu'il soit politique ou économique – car le droit de ne pas mourir de faim me paraît aussi fondamental que la liberté d'opinion. Ceux des gosses qu'en ce moment même, peut-être, ou alors demain, de grands défenseurs des « droits fondamentaux des francophones » vont jeter à la rue, parce qu'ils n'ont trouvé qu'un abri insalubre dans une gare, comme si la rue elle, était « salubre » pour y vivre, dormir et manger. Et je ne parle même pas de tous ces droits tout aussi fondamentaux bafoués dans le monde, le droit de se nourrir, de boire une eau non polluée, d'être soigné/e, d'aller à l'école, de voir reconnue son indépendance et la possibilité de décider de son propre destin, individuellement et collectivement. Alors voilà, BHV, moi je m'en tape. Bien sûr, les tracasseries imposées à une majorité de la population sont absurdes, l'interdiction d'enseignes bilingues est débile et les éventuelles agressions, pour le fait de parler le français, inacceptables – comme n'importe quelle agression. Mais je ne considère pas pour autant l'obligation d'apprendre la langue de la région où l'on a choisi de vivre comme une forme de torture. Lorsqu'il est arrivé en Belgique, mon père parlait trois langues, mais ni le français ni le néerlandais. Il avait choisi ce pays, il considérait donc qu'il devait s'adapter. Il a commencé par apprendre tout seul des bribes de néerlandais, suffisantes pour pouvoir aller suivre des cours de français dans une école du soir... Pas facile, à près de 50 ans. Il n'a d'ailleurs jamais bien maîtrisé ni l'une ni l'autre langue, et il lui arrivait de se débrouiller dans un charabia mi-allemand, mi-yiddish, qu'il prenait pour du flamand. Mais qu'importe. Il arivait toujours à se faire comprendre et si des subtilités lui échappaient, dans un document administratif par exemple, il demandait de l'aide autour de lui. J'entends déjà des ami/e/s me dire que ce genre de raisonnement devrait valoir aussi pour des immigrés, dont certains, après des dizaines d'années en Belgique, ne parlent toujours aucune des deux (ou trois) langues nationales. Eh bien oui. Je suis d'accord. Mais ce que je constate autour de moi, ce sont des personnes, plus très jeunes – des femmes surtout – qui pleurent pour trouver un cours de français. Quand je me balade dans le quartier où je travaille, à Molenbeek-la-maudite, je passe devant des vitrines où je peux lire « cours d'alpha (ou de français) : complet ». Je vois des enfants d'immigrés qui s'inscrivent à des cours de néerlandais snobés par de « vrais Bruxellois » (francophones donc). Avec parfois, de la part de ces derniers, une sorte de mépris pour une langue minoritaire, il est vrai très mal enseignée dans les écoles francophones, d'après les échos que j'en ai. Alors, vive le bilinguisme, le trilinguisme, vive les identités multiples, les rencontres, les échanges, les découvertes. Et tous ces « droits fondamentaux bafoués » qui valent que l'on sacrifie notre temps, notre énergie et parfois nos privilèges. Par exemple ceux de tous les précaires – sans abri, sans emploi, sans pension... - qui eux, paieront vraiment cet « accord gouvernemental « enfin possible, et dont on peut craindre le pire. Car il est probable que les libéraux, qui risquent l'amputation de leur aile francophone la plus radicale. tenteront de vendre cher, en mesures antisociales, leur ralliement communautaire. Et que les autres partis n'auront pas la force - et peut-être même pas la volonté - de s'y opposer.
(1) Pour mes (nombreux/ses) lecteurs/trices non belges, je précise qu'il s'agit de la scission de l'arrondissement Bruxelles-Hal-Vilvorde, qui empoisonne la vie politique belge depuis des décennies et bloque, notamment, la formation d'un gouvernement depuis les élections de juin 2010. Les opposants présumés sont Bart De Wever et Olivier Maingain, présidents de deux partis qui ont largement participé au blocage, l'un flamand, l'autre francophone. Mon 11 septembre, fictionPar Irène Kaufer :: 10/09/2011 à 16:02
Depuis une semaine au moins, les journaux nous pressent, nous exhortent, nous supplient : « Racontez-nous votre 11 septembre » ! Racontez-nous du drame, de l'insolite – mais pas trop quand même, par respect pour les victimes ; racontez-nous de l'anecdotique, du sanglant, mais abstenez-vous de politique – laissez ça aux experts, aux spécialistes ! Alors, moi aussi j'ai décidé de raconter mon 11 septembre. Pas celui que j'ai vécu devant la télé, lorsqu'un bandeau annonça qu'à NewYork, un avion venait de percuter une tour, au moment même où Derrick s'apprêtait à mettre les menottes au coupable. Non : je vais raconter le 11 septembre tel que j'aurais pu le vivre, car j'avais l'âge, les convictions, les espoirs et la folie qu'il fallait. Ce jour-là, donc, je me suis réveillée tôt, stressée par l'urgence du mémoire que je devais remettre la semaine suivante, et qui était loin d'être achevé. Qui ne le serait jamais, d'ailleurs - mais je ne le savais pas encore. Une atmosphère de menace diffuse pesait sur la ville, mais malgré mes engagements qui m'avait poussée à venir m'installer ici, hors de toute raison, j'étais décidée à ne me préoccuper que de l'avancement de mon travail. Pour le reste, le monde pouvait bien exploser, je me boucherais les yeux et les oreilles pour ne rien en percevoir. J'avais baissé les stores et éteint la radio, et après un café rapidement avalé, je m'étais installée à mon bureau. Quand le téléphone a sonné, je n'ai pas réagi. Mais la sonnerie a insisté : j'ai alors pensé à ma mère, dont la santé vacillait, et je me suis levée pour aller décrocher, de mauvaise grâce. C'était mon amie Eva ; sans prendre la peine de me lancer un rituel « ça va ? », elle s'est mise à crier : « Mais qu'est-ce que tu fous ? Tu n'as pas écouté les nouvelles ? On se retrouve chez Victor, grouille ! - Mais qu'est-ce qui... - Allume la radio ! » a-t-elle hurlé avant de claquer l'appareil. Avant que j'aie eu le temps de tourner le bouton, un bruit d'explosion m'a déchiré les oreilles. J'ai levé les stores, ouvert la fenêtre. Tout paraissait tranquille en bas de chez moi, mais au loin, vers le centre de la ville, le spectacle était effrayant. Des flammes partout, de la fumée, et dans le ciel obscurci par les incendies, des avions qui volaient beaucoup trop bas. Alors j'ai su que quelque chose de vraiment grave était en train de se passer, j'ai dévalé les escaliers sans même ranger les feuilles sur mon bureau ni fermer la porte. Mais malgré ma hâte, je ne suis jamais arrivée chez Victor. L'armée barrait les rues et lui était déjà mort. Voilà, c'était mon 11 septembre à moi. La suite de la journée, ainsi que les jours qui ont suivi, n'ont été qu'un long cauchemar, une errance dans les ruines pour tenter de retrouver mes amis, ou au moins avoir des nouvelles. Mais personne ne savait rien, dans l'affolement général. Bien plus tard, quand nous avons repris nos esprits, nous avons pensé que nous avions vécu un moment d'histoire, un moment terrible et déterminant, un de ces moments après lesquels on croit que les gens ne pourront plus se regarder comme avant, respirer comme avant, avancer comme avant. Ce jour-là, c'est sûr, nous avons perdu notre innocence, notre confiance dans le monde et dans nos capacités à le rendre meilleur. Mais nous n'avions pas perdu notre naïveté, pas encore. J'y repense aujourd'hui, à l'approche de la date fatidique, avec ses souvenirs terribles mais aussi la pensée que d'autres se souviendront de nous. Et oui, ce 11 septembre encore, il y aura des cérémonies d'hommage, des discours, des minutes de silence et des commémorations – pas un seul jour, non, une semaine entière. Mais ce ne sera pas en notre honneur. L'histoire, qui a un sens de l'humour très particulier, a fait de ce jour celui de l'hommage à nos bourreaux. Oui, ces victimes que l'on va pleurer en ce jour anniversaire, ce sont nos bourreaux, ou les enfants denos bourreaux : sans doute pas individuellement, mais comme membres d'une société qui n'a jamais émis un regret, un remords sur ce qui nous a été infligé, à nous, avec sa complicité, active ou muette. Un autre 11 septembre, un autre visage de l'Amérique. Ce soir-là, dans la petite chambre où j'avais trouvé refuge, j'ai écrit ces quelques mots que j'ai toujours gardés sur moi : « Peut-être allons-nous tous mourir, mais s'il vous plaît, s'il vous plaît, ne nous oubliez pas. Nous n'avons pas besoin de pitié ni de vengeance, seulement de justice et d'espoir. Ce jour-là, au moins un e fois par an, s'il vous plaît, pensez à nous. Santiago de Chili, 11 septembre 1973 » Révolution "topless" ?Par Irène Kaufer :: 14/08/2011 à 17:00
« Si les femmes ne veulent pas être violées, elles n'ont qu'à ne pas s'habiller comme des salopes ». Ces fortes paroles, prononcées par un policier devant les étudiantes de l'Université de Toronto, sont entrées dans l'histoire du féminisme, pour avoir déclenché un mouvement de protestation qui a déferlé sur une série de grandes villes, des Etats-Unis à l'Australie, d'Inde au Mexique. Le 25 septembre prochain, l'une de ces « Slutwalks » (« marche des salopes ») débarque à Bruxelles. Il s'agit apparemment d'une initiative individuelle qui n'a pas fait l'objet d'une préparation ni d'un débat dans le mouvement des femmes. Pourtant, un mois et demi avant l'événement, le journal le Soir (1) lui consacre un long article. Assez surprenant quand on sait la difficulté que rencontrent les féministes pour répercuter leurs actions dans les médias – et plus encore pour les annoncer ! - même pour un événement international comme la Marche mondiale des femmes (qui a tout de même réuni en 2000 quelque 15 000 manifestant/e/s dans les rues de Bruxelles, dans une certaine indifférence médiatique...) Bien sûr c'est l'été, période où l'information se fait rare - quoique, entre la météo pourrie, la dégringolade des Bourses, les émeutes urbaines en Grande-Bretagne, la guerre en Libye (hein ? Quelle guerre ?), les massacres en Syrie (hein ? Quels massacres ?) et l'absence de gouvernement fédéral (c'est quoi encore, un gouvernement fédéral ?), les journaux ont largement de quoi remplir leurs colonnes sans devoir fouiller les fond des poubelles, là où d'habitude finissent les communiqués féministes. Et voilà qu'à son tour, l'hebdomadaire le Vif (2) s'intéresse lui aussi, et longuement, à un supposé « nouveau féminisme » sous un titre bien aguichant : « La révolution féministe les seins nus ». Il s'agit d'un groupe d'activistes ukrainiennes qui « pourfendent le machisme gouvernemental, le boom du tourisme sexuel, la corruption des élites » en s'affichant torse nu. L'une de ses fondatrices, Sacha Chevtchenko, est décrite comme « grande et photogénique , 21 ans, (elle) pourrait facilement devenir mannequin et enchaîner les shootings de mode ». Voilà : Zapata avait une grande moustache, Fidel Castro était barbu et Mao avait une verrue sur le menton. Sacha, elle, est "grande et photogénique", elle a donc tout ce qu'il faut pour devenir une grande révolutionnaire. Qu'on me comprenne bien : les combats de ces femmes sont justes, importants, courageux. Les activistes ukrainiennes, si elles ont parfois froid aux seins, n'ont en tout cas pas froid aux yeux : elles n'hésitent pas à envahir les plateaux de télévision, à perturber des cérémonies officielles, à manifester devant les grilles des ambassades. Elles dénoncent la complaisance des autorités envers le tourisme sexuel (3), le recul de l'âge de la retraite des femmes ou encore, sous les fenêtres mêmes de l'ambassadeur d'Iran, les menaces de lapidation des femmes adultères. Ces militantes prennent des risques personnels, sont vilipendées, parfois arrêtées ou forcées de déménager. Leur courage et leur détermination, dans une société très machiste, ne font aucun doute. De même, le message des « Slutwalks » est clair : une robe légère, une tenue jugée « provocante », ne peuvent en aucun cas fournir la justification d'une agression sexuelle, ni même une circonstance atténuante. « Non c'est non », que ce soit sous la burqa ou en minijupe ! « A dress is not a yes », comme dit joliment l'un des slogans. Ce message est cependant aussi biaisé, car il laisse croire que les victimes de viol sont toutes jeunes, jolies et légèrement habillées. Or le viol peut concerner n'importe quelle femme et l'auteur est à 80% un proche, et non un inconnu qui guetterait une proie "excitante" au coin d'un bois... Le viol n'est pas un acte sexuel, c'est une forme de domination, d'humiliation, comme le démontrent bien les viols en temps de guerre (comme au Congo) ou de catastrophe (comme à Haïti ou en Somalie)... En fait, quelque chose de plus profond me gêne aux entournures, et l'intérêt, voire l'enthousiasme médiatiques ne font que renforcer ma méfiance. Ah, si on pouvait se rincer l'oeil à toutes les manifs, sûr que les hommes seraient plus nombreux à soutenir les combats féministes... Ah, si toutes les féministes ressemblaient à des mannequins et acceptaient d'enlever le haut, on n'aurait plus besoin de râler sur les inégalités de salaire ou d'imposer de ridicules lois sur la parité... Je repense à une action d'antan où des féministes, pour attirer la presse, avaient annoncé un match de foot entre des équipes de femmes nues. Jamais conférence de presse sur les inégalités entre hommes et femmes n'avaient attiré autant de journalistes. Et ils s'en étaient fait l'écho, un peu penauds d'être tombés dans le piège. Mais il y avait une différence de taille avec les actions d'aujourd'hui : il n'y a eu ni match de foot ni femmes nues. Pour attraper le poisson, l'hameçon suffit, pas la peine d'apporter tout une gamelle... Peut-être est-ce une question d'âge ? J'ai beaucoup de sympathie et de solidarité avec les "salopes" des Slutwalks, mais je ne m'y reconnais pas. Chaque génération de féministes doit sans doute réinventer ses propres méthodes de combat, même si les revendications, elles, restent désespérément les mêmes... Et si la révolte ne peut se faire entendre qu'en version « topless », pourquoi pas ? Mais faut-il "vendre" le féminisme comme on vend des voitures, en installant des hôtesses aguichantes à côté de la "marchandise" ? De nombreuses années de militantisme m'ont appris à me méfier de certains « faux amis », qui n'ont d'oreille que pour des féministes jeunes et dévêtues, revendiquant leur liberté sexuelle (à partager avec eux, bien sûr, pas entre elles) et ne s'éternisant pas sur des sujets ennuyeux comme l'égalité salariale ou le partage des tâches ménagères. Certes, les féministes ont besoin d'alliés, mais pas n'importe lesquels. Il est de bon ton aujourd'hui d'affirmer qu'aucune avancée ne se fera sans les hommes (4) – dirait-on que les Noirs n'obtiendront rien qui ne soit aussi favorable aux Blancs, ou que les exploités, pour sortir de leur condition, doivent d'abord convaincre les exploiteurs qu'un autre partage des richesses leur apportera, à eux aussi, quelques avantages ? Bien sûr, vivre dans un monde sans racisme, sans exploitation et sans sexisme doit être plus agréable pour toutes et tous. Mais l'égalité n'est pas une opération « win win » ; en ce qui concerne l'émancipation des femmes, il me paraît quelque peu angélique- ou hypocrite - de vouloir classer tous les hommes dans la colonne des bénéficiaires. Si les dominé/e/s "n'ont rien d'autre à perdre que leurs chaînes", les dominant/e/s y perdront davantage que leurs peurs : ils devront y laisser, de gré ou de force, quelques privilèges. 3. Une radio néo-zélandaise s'est par exemple permis d'organiser un concours dont le premier prix était... une femme ukrainienne. Sans réactions des autorités. L'Ukraine est devenue une plaque tournante du trafic des prostituées. 4. Le Monde, 15/7/2011 : http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/07/15/l-emancipation-des-femmes-passera-par-celle-des-hommes-appeles-a-se-debarrasser-de-leurs-stereotypes-et-a-refuser-les-assignations-de-genre_1549131_3232.html Je précise que je ne parle pas des hommes en tant qu'individus mais en tant que classe dominante. De l'art de tirer la couverture à soiPar Irène Kaufer :: 25/07/2011 à 0:00
Le drame qui a secoué la Norvège suscite sidération, écoeurement et révolte. Mais pour certains, c'est aussi une occasion d'alimenter leur propre « business », de se défendre ou de se rassurer en puisant, dans les multiples caractéristiques et motivations du tueur, de quoi conforter ses propres positions. Passons sur les contorsions de l'extrême-droite qui dénonce les « amalgames » - ce qui est assez cocasse, vu sa propre propension à se jeter sur chaque fait divers pour alimenter ses obsessions sur les méfaits de l'immigration. Ainsi, quand Bruno Gollnisch (FN) déclare : "La vérité, c'est qu'il ne saurait exister de responsabilité collective. Un assassin n'engage que ses complices effectifs et lui-même", lui et ses amis – et pas seulement eux, hélas, tellement la peur de l'étranger tend à envahir nos sociétés - feraient bien de s'en souvenir quand les origines d'un suspect suffisent à jeter la suspicion sur toute une communauté... Bien sûr, moi aussi je suis soulagée que le meurtrier soit un « Norvégien de souche », ni juif, ni musulman, ni rom, ni même molenbeekois ; car d'ici que, en conséquence de son acte, on stigmatise tous les Norvégiens, beaucoup d'eau aura coulé dans les fjords. Mais d'autres vont chercher dans le détail ce qui leur convient le mieux pour ajouter une brique à leur propre chapelle, aussi étroite soit-elle... Deux exemples (1). Commençons par un journal de référence, comme on dit, la Libre Belgique, avec ce titre : « Norvège : Breivik cite la N-VA dans son manifeste ». Et voilà Bart De Wever encombré d'une nouvelle casserole, celle d'être cité par le tueur... donc, d'une certaine façon, un chouïa complice. Or, dans les 1500 pages du « manifeste » publié par Breivik, une recherche rapide permet de constater que la N-VA est effectivement citée à deux reprises : l'une parmi les partis nationalistes – donc les « bons » - et l'autre, dans la catégorie « Marxistes culturels / humanistes suicidaires / globalistes capitalistes », aux côtés des autres partis démocratiques - donc les « mauvais »,promoteurs de l'horrible « multiculturalisme ». C'est évidemment contradictoire, mais il ne faut pas attendre trop de cohérence d'un personnage comme celui-là. Le parti qui recueille vraiment son approbation, sans réticences, est le Vlaams Belang, comme l'indique d'ailleurs le journal flamand De Morgen. Changeons complètement de prisme pour nous intéresser au site oumma.com. Les musulmans ont parfaitement raison de souligner la différence de traitement entre des crimes attribués à des islamistes (celui-ci le fut au début, y compris dans une presse dite de qualité (2)) et ceux de l'extrême-droite. Mais autant certains devinent la main islamiste derrière chaque attaque armée, autant pour d'autres, un massacre sans implication d'Israël n'est pas un vrai massacre. D'où ce citre audacieux : « Le suspect ultra-sioniste a ouvert le feu sur des militants de la cause palestinienne » (3). Ainsi donc, chacun essaie de tirer la couverture à lui. Voyez la N-VA : non seulement elle torpille un accord politique en Belgique, mais elle inspire un tueur en Norvège ! Voyez Israël (pardon, « l'entité sioniste ») : non seulement il martyrise tout un peuple, mais il est forcément complice dès que des militants pro-palestiniens sont touchés, même s'ils sont aussi militants de bien d'autres causes ! Que les choses soient claires : je trouve le nationalisme de Bart De Wever insupportable et la politique israélienne criminelle. Pour autant, ni la N-VA, ni Israël ne peuvent décemment être accusés d'avoir tenu le bras du tueur par le seul fait d'être cités. C'est tout un ensemble d'obsessions, de haine, de peurs, d'islamophobie rampante (qui n'est seulement de la responsabilité des "sionistes" !), de folle logique et de froids calculs qui a fini par produire un Anders Behring Breivik. Pour reprendre les termes de mon amie Françoise Nimal, peut-être faudrait-il « rappeler aux gens que les idéologies de l'extrême droite ne se limitent pas à "boutons les bougnoules hors de nos villes", mais y ajoutent toujours "massacrons tout ce qui ne prône pas la haine de l'autre, faisons des femmes nos esclaves, envoyons les communistes en enfer, et imaginons que nous allons purifier l'Europe en la rendant chrétienne, etc ». Car même si peu de médias l'ont relevé (à l'exception notable du Monde), Breitvik est aussi un masculiniste de la pire espèce – les mots « féministes » et « féminisme » figurent plus de 100 fois dans son manifeste, comme l'une des menaces majeures pour l'avenir de l'humanité. Et l'opposition à la « féminisation » de l'Europe figure en bonne place dans son « programme » politique. Mais les féministes ont eu le bon goût de ne pas s'approprier le carnage en excluant les autres motivations. Il est vrai qu'elles n'ont guère accès aux médias.... (1) Sans même parler de ceux qui en profitent pour régler des comptes individuels avec des adversaires idéologiques, en attribuant une forme de complicité morale à des militantes comme Nadia Geerts ou Caroline Fourest.Deux femmes dont je ne partage pas les positions mais dont je sais qu'elles ont toujours veillé à prendre leurs distances avec des officines genre Riposte Laïque, qui naviguent dans des eaux fascisantes sous prétexte de défendre le pavillon de la laïcité. (2) Voir sur le site www.acrimed.com. A noter par ailleurs que selon le dernier rapport d'Europol, le nombre d'attentats en Europe attribuables aux islamistes est infime, par rapport à ceux d'extrême-droite ou de nationalistes séparatistes. (3) ll est vrai qu'il s'agit là d'une évolution significative de l'extrême-droite : autrefois antisémite jusqu'au négationnisme, elle voit désormais Israël comme un rempart de la civilisation occidentale contre le « péril islamiste ». Breivik lui-même condamne le négationnisme, tout en dénonçant la mémoire de la Shoah qui, sous prétexte de dénoncer les crimes nazis, formerait une génération d' « eunuques pacifistes ». Note aux lecteurs/trices : pour des raisons de problème informatique, cet article ne reprend pas de liens directs vers les articles cités. Pour les retrouver, il suffit d'aller sur les sites des médias ou de faire uen recherche sur Google. Avec toutes mes excuses. Le 21 juillet, vive la Zinneke Parade !Par Irène Kaufer :: 19/07/2011 à 0:00
Ce 21 juillet, la Belgique aura elle aussi sa fête nationale. Avec sept jours de retard sur nos amis français. Et une polémique en moins. Il fallait donc que je m'en mêle. Bon, c'est vrai, chez nous on n'a pas Eva Joly, mais on a la Zinneke Parade : pour notre Fête nationale, un défilé bigarré, multicolore, avec des pompiers, des policiers, des militaires qui auraient même été s'entraîner en Libye pour faire plus authentiques, et même des cathos plus vrais que nature qui participeraient à un Te Deum factice, en présence d'une famille royale de carnaval – car dans notre beau pays, on le sait, contrairement à l'islam, la religion chrétienne ne sort jamais du cadre stictement privé. Mais qu'ouis-je, ce n'est pas la Zinneke Parade mais un vrai défilé militaire qui battra le pavé bruxellois, et un vrai service religieux qui résonnera en la cathédrale Saint-Léonard et Gudule (1) ? Allez toi, comme on dit à Bruxelles ! Je croyais qu'il n'y avait plus que les dictatures (et la France) qui mélangeaient la fête et la démonstration de force, plutôt que de s'en tenir au bal populaire, au feu d'artifice et à la dégustation de gaufres ! Moi qui pensais pouvoir regarder de haut les déclarations d'Eva Joly et les réactions qui les ont suivies, me voilà dans le même bateau qu'elle – à la différence près que je ne me présente pas à l'élection du prochain éclaireur royal, fonction de toute façon réservée à la gente masculine. Et j'avoue tout de go que moi non plus, je ne suis pas belge de souche, que, pour paraphraser François Fillon, je suis une de ces dames qui « n'a pas une culture très ancienne des traditions belges, des valeurs belges, de l'histoire belge». Vous remarquerez que dès que l'on remplace « français » par « belge » dans cette grande déclaration patriotique, ça gagne en comique ce que ça perd en pompeux. Et c'est bien pour ça que, malgré mes racines cosmopolites, j'adore ce pays, la Belgique, avec son esprit de dérision et ses complications qu'n appelle « surréalistes » pour tenter de garder un semblant de sérieux J'admets donc aussi que, si je suis capable de dire «Schild en vriend », c'est avec un affreux accent polonais qui ne me permettrait guère d'échapper à un éventuel massacre, fût-il symbolique. D'un autre côté, mon interprétation de la « Petite Gayole » trahit mon enracinement à Etterbeek-Sud. C'est dire mon incapacité à comprendre ces fameuses « traditions ». Je n'étais même pas là quand les valeureux Belges ont bouté les Hollandais hors de Bruxelles et je ne suis même pas sûre qu'un/e quelconque ancêtre ait participé à la fameuse Bataille des Eperons d'Or. J'ai donc juste le droit de la boucler – et je ne parle pas de ma ceinture de sécurité. J'ajoute que là où je me démarque vraiment d'Eva Joly, c'est quand elle proteste de sa sympathie pour les militaires, même en la limitant aux 11 novembre et 8 mai de chaque année (2). Moi, les militaires, ils me gonflent du 1er janvier au 31 décembre à minuit : quand ils font la guerre, ils ne sont jamais avares en dégâts collatéraux ; et quand ils sont sont là en « soldats de la paix », ils perturbent les économies locales et font fleurir le commerce de la prostitution, parce que les militaires, hein, c'est pas des gonzesses, ils en ont deux là où je pense et faut bien les vider de temps en temps. Voilà, c'était juste mon avis et comme on dit, je le partage. Mais avouez que les ami/e/s étranger/e/s qui auront par curiosté (ou simplement pour savoir de quoi je parle) cliqué sur tous les liens de cet article en auront appris un bout sur la Belgique, au-delà des moules-frites et de l'incapacité à former un gouvernement. C'est pas ça, le vrai patriotisme version Zinneke ?
Quiz de l'été : les réponsesPar Irène Kaufer :: 04/07/2011 à 18:58
Comme promis, voici les bonnes réponses commentées à notre quiz de l'été :
Question 1 : réponse C. C'est effectivement un policier canadien qui a déclaré, devant des étudiantes de l'Université de Toronto, que les femmes n'avaient qu'à ne pas s'habiller comme des salopes (« sluts ») si elles ne voulaient pas se faire violer. Ce qui a déclenché dans le monde anglo-saxon une vague de « Slutwalks » (« Marches de salopes »), sur le principe du « retournement du stigmate » (« tu crois m'insulter, ben moi j'assume ! ») Question 2 : réponses A, B et C. Pour ce qui est du Soudan, on se souvient de la journaliste Loubna Hussein, menacée de flagellation et emprisonnée pour cause de port d'un « pantalon indécent ». Moins connu, ce règlement voté par le Parlement de la République démocratique du Congo (très majoritairement composé d'hommes), interdisant aux femmes de prendre la parole devant l'Assemblée en pantalon, tenue jugée « indécente ». Rappelons que la RDC détient par ailleurs le triste record de viols de femmes de tous âges... et de toutes tenues vestimentaires. Mais le plus inattendu est le C : en effet en France même, qui aime tant donner des leçons d'égalité au monde entier (en se gardant bien de l'appliquer elle-même), une loi datant de du 26 Brumaire an IX de la République dispose : Bien sûr, on me rétorquera que cette loi n'est plus appliquée depuis belle lurette. Mais elle prouve à quel point ce qui est considéré comme « décent » peut varier selon les époques... Question 3 : Réponses A et B (pour le C, je ne sais pas...) Lorsque les langues se sont déliées grâce à « l'affaire DSK » (qui aura eu au moins ce mérite, quelle que soit la vérité officielle finale...), on a pu entendre des témoignages étonnants, comme celui d'une ministre française, confirmé par plusieurs députées, expliquant qu'elle évitait de se rendre à l'Assemblée nationale en jupe, pour éviter regards et remarques salaces de certains collègues... Inimaginable chez nous ? Pourtant, on a pu récemment entendre le NV-A Sigfried Bracke – lui-même un modèle d'élégance sexy – se permettre des remarques désobligeantes sur la longueur des jupes de sa collègue de parti, l'ex-sénatrice Kim Geybels, ce qui a fait réagir certaines collègues féminines... En ce qui concerne la traversée de Molenbeek, le quotidien flamand De Standaard a publié le témoignage d'une femme expliquant que « parce qu'elle ne veut pas rouler à vélo à Molenbeek les jambes nues, mon ex collègue Eva porte toujours un jeans sur le chemin du travail, s'il le faut en-dessous de la jupe quand les rendez-vous de ce jour-là l'exigent ». Autant la première partie du témoignage a soulevé l'indignation, autant la dernière semble être passée tout à fait inaperçue : ainsi donc, s'il nous paraît révoltant qu'une jeune femme ne puisse pas traverser certains quartiers en jupe sur son vélo, il nous paraît « normal » qu'elle soit obligée d'en mettre une pour « certains rendez-vous professionnels »... Et si elle déteste les jupes, surtout si on les lui impose, autant que d'autres refusent l'obligation du pantalon... ? Alors oui, d'accord pour une « Slutwalk » (ou une « marche des effrontées » comme l'ont rebaptisée les Indiennes) à Molenbeek, comme certaines l'ont suggéré. A condition de dénoncer l'obligation de la jupe "pour raisons professionnelles" autant que son interdiction "pour raisons de décence", et avec un petit détour, pourquoi pas, devant l'Assemblée nationale à Paris ainsi que dans une série d'autres lieux dont on peut découvrir, sur le site et le livre « Vie de Meuf », l'obsession de contrôler, réglementer la tenue des femmes (bien plus que celle des hommes). Car si ce qui est jugé convenable ou non pour une femme, comme on l'a vu, varie d'un lieu, d'une époque et d'un contexte à l'autre, ce qui ne varie pas, c'est l'imposition machiste de la façon dont une femme « convenable » doit s'habiller, ce qu'elle peut montrer et ce qui doit rester caché, – que ce soient ses cheveux, ses genoux ou ses poils ! Sous peine d'être moquée, interdite de parole et finalement agressée, verbalement le plus souvent, physiquement parfois.
En bref, ce dessin qui résume l'essentiel :
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