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Irène Kaufer

Irène Kaufer Féministe, syndicaliste, résolument à gauche, elle pose son regard et sa langue acérés sur l'actualité, et de préférence les sujets orphelins.

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Lettre ouverte aux travailleur/se/s de la STIB

Par Irène Kaufer :: 15/04/2012 à 20:04

iciiciCe texte est disponible dans son entièreté sur mon site, www.irenekaufer.be

 

Vous avez été bouleversé/e/s par la mort de l'un des vôtres, et tout le monde – voyageurs, grand public, direction, politiques, médias – a semblé comprendre votre émotion et votre colère. Vous avez arrêté le travail et là encore, les premiers jours, vous avez été largement suivis, malgré le désagréments causés à certain/e/s. Puis, en rangs dispersés, vous avez décidé de poursuivre, et les leçons de morale n'ont pas tardé. « Le travail doit reprendre à la STIB » ! éditorialisait le Soir du 10 avril. Le tic de langage des « voyageurs-pris-en-otage » a repris du service.

En ce qui me concerne, je ne suis qu'une de ces voyageuses quotidiennes sur vos lignes. J'essaie de dire bonjour aux chauffeurs, certains répondent, d'autres pas. J'ai assisté à toutes sortes de scènes, depuis le bus qui démarre au nez d'un voyageur un peu lent jusqu'au conducteur qui quitte sa cabine pour orienter un/e touriste égaré/e ou aider une personne encombrée d'une poussette ou d'un caddy à monter dans son véhicule. J'en ai vu démarrer comme des brutes alors que des personnes âgées se dirigeaient difficilement vers un siège et d'autres, patients et attentionnés, risquant de prendre un retard qu'on pourrait leur reprocher.

Bref, vous êtes comme nous, gentils ou grognons, serviables ou je-m'en-foutistes, selon les personnes et selon les jours. Et il n'y a aucune raison que vous soyez plus sympas ou meilleurs que nous.

Même si votre grève a compliqué mes activités, je ne me permettrais pas de vous dire ce que vous avez à faire. Par contre, je voudrais vous exprimer mon sentiment personnel d'usagère des transports publics – d'usagère, pas de « cliente » comme on tente de me qualifier désormais - quant à vos demandes et aux réponses des politiques.

 

La suite ici : http://www.irenekaufer.be/index.php?option=com_content&view=category&layout=blog&id=1&Itemid=4

Deuil pour deuil

Par Irène Kaufer :: 17/03/2012 à 19:16
Cet article fait partie de mon tout nouveau site, n'hésitez pas à lui rendre visite !
 
 
Peut-être que, moi aussi, je devrais me taire. Mais aujourd'hui, je l'avoue : je n'en peux plus.

Mercredi matin, mon radio-réveil me tire du sommeil par la voix grave du présentateur, annonçant une « édition spéciale » (juste après la page de publicité, quand même, il y a encore plus sacré que le sacré). L'avant-veille, un attentat contre une mosquée bruxelloise a coûté la vie à un imam, une sorte de « dégât collatéral » des massacres en Syrie. La Syrie, justement, s'est soulevée il y a tout juste un an. Une édition spéciale donc, pour nous expliquer les enjeux...

Mais non : l'édition spéciale se rapporte à un accident de car en Suisse, qui a coûté la vie à 28 personnes, dont 22 enfants en majorité belges. C'est un drame qui provoque un choc bien compréhensible dans la population belge. Est-il néanmoins possible de prendre des distances vis-à-vis du matraquage médiatique subi depuis trois jours, ou même de s'indigner d'une certaine dérive émotionnelle, ou bien... suis-je un monstre ?

La question se pose quand je lis les réactions scandalisées suscitées par celles et ceux qui ont, dès les premiers instants, pris leurs distances par rapport au traitement des médias et en particulier de la RTBF, parce que c'est un service public qui a donc des obligations envers nous, contributeurs et auditeurs, dans toute notre diversité.

Parce que j'ai osé m'insurger contre l'info matinale sur ma radio préférée (eh oui !), un facebookien estime que mon « commentaire est totalement déplacé, scandaleux même. Je demande avec grande insistance aux responsables de RTB89 de vous en virer définitivement et sans délai » (1). D'autres auditeurs/trices qui ont exprimé dans leurs propres termes leurs réserves, voire leur indignation, ont eu droit au même type d'anathèmes.

Suis-je, sommes-nous des monstres... ? Manquerions-nous d'empathie, serions-nous des intellos froids et « childfree », incapables d'imaginer ce que peut signifier la perte d'un enfant... ?

Si j'avais perdu un proche...

C'est vrai, je n'ai pas d'enfants et je ne peux pas, je ne veux pas me mettre à la place des parents touchés. Mais je peux essayer de répondre à l'argument suprême : vous ne parleriez pas comme ça si vous aviez perdu l'un/e de vos proches (2) !

Eh bien, si c'était arrivé à l'un/e de mes proches, je sais ce que je voudrais, et ce que je ne voudrais surtout pas.

Je voudrais d'abord être entourée par des ami/e/s, capables de me prendre simplement dans leurs bras, de m'écouter même si je radote jusqu'à l'aube en vidant ma bouteille de vodka. Je voudrais qu'on respecte mon angoisse et mon chagrin. Je ne voudrais pas de caméras se bousculant autour de moi, de micros brandis sous mon nez, je ne voudrais pas qu'on me demande ce que je ressens (« devine, abruti ! ») ni que mes larmes passent à la télé (2). Je ne voudrais pas qu'on m'exhibe quand je n'ai rien à montrer ni qu'on m'interroge quand je n'ai rien à dire. Et si des inconnus voulaient m'exprimer leur sympathie par un petit mot, je n'aurais pas envie qu'il soit lu par-dessus mon épaule par la terre entière.

Je voudrais qu'on m'aide dans mes démarches et mes déplacements. Je voudrais qu'on me donne un maximum d'informations sur l'état des victimes, sur le déroulement et les causes de l'accident, dès qu'on les connaîtra. Je voudrais savoir non pas « la vérité » - toujours plus ou moins fuyante, toujours passible d'être remise en cause – mais les résultats de l'enquête. Je ne voudrais pas entendre le vacarme des hypothèses changeantes, un jour la distraction du chauffeur, un autre jour un éventuel malaise, un troisième la configuration des lieux. Je voudrais que les autres m'aident à accepter qu'il n'y a pas forcément de « coupable », même si le fait d'en désigner un pourrait m'apporter un soulagement.

Une minute de silence, trois jours de vacarme

Bien sûr, je conçois que d'autres réagissent différemment de moi, mais c'est à eux de dire ce qu'ils souhaitent. Pas aux médias d'imposer leur « solidarité » obligatoire et bruyante. Est-ce qu'on pense que ça peut réellement aider quelqu'un de répéter à l'infini qu' « il n'y a pas de mots » (mais on en a rarement gaspillé autant !) ? Est-ce que ça fait du bien d'entendre que les secouristes n'ont jamais vu un spectacle aussi atroce (pour l'instant on nous épargne les détails, mais pas sûr que ça va durer) ? Est-ce que ça apporte la moins possibilité de compréhension, ou de consolation, que de poser à des plus ou moins proches ou à des plus ou moins témoins des questions sur leur « état d'esprit », leur éventuelle tristesse ?

Et c'est quoi cette manière de brandir les « unes » des autres pays, comme si on se vantait d'un exploit ? A quand les mesures d'audimat à l'annonce du nombre de morts ? The Death plus fort que The Voice... ?

Et qu'en est-il des autres victimes, les adultes (y compris les chauffeurs) qui avaient aussi une famille, des amis et qu'on passe par pertes et profits, les autres enfants, ceux qui s'en sont tirés – et on connaît le risque de culpabilité ressentie par des survivants ? Qu'en est-il de celles et ceux qui ont perdu des proches, y compris des enfants, dans d'autres catastrophes, qui n'ont pas eu droit à un deuil national et pire, qui se sont sentis abandonnés au fil du temps ?

Qu'en est-il de cette « sensibilité au sort des enfants », y compris parmi les grands de ce monde, quand on laisse mourir dans l'indifférence les enfants syriens, palestiniens, africains, quand on accepte que les gosses grecs s'évanouissent de faim en classe – pas à cause d'une catastrophe mais de mesures d'austérité ! - quand on laisse, chez nous, des mineurs arrivés clandestinement dormir dans la rue et manquer de nourriture !

Je ne voudrais pas que ceci apparaisse comme un quelconque mépris à l'égard de tous ces petits gestes de personnes qu'on appelle des « anonymes » (bien qu'elles aient évidemment un nom) et qui veulent exprimer leur chagrin, leur solidarité avec un mot, un bouquet de fleurs, un jouet. Je ne jette pas non plus la pierre à l'ensemble des journalistes, je sais combien d'entre eux ont pris des risques ou perdu la vie pour que les horreurs du monde ne se jouent pas en vase clos. Mais aujourd'hui, le vacarme médiatique m'est devenu insupportable.

Ce jeudi, en Belgique, c'est « jour de deuil national » : pour une minute de silence, que de bavardages vains !

PS 1 : Les dérives médiatiques ne sont pas seulement relevées par quelques râleur/se/s de mon espèce mais aussi par le SFP Intérieur qui a trouvé utile de mettre à la disposition des victimes et de leurs proches un site avec des conseils simples, des exemples concrets de la façon dont on peut faire face aux médias, dans un moment de stress intense : .www.victimesetmedias.be

PS 2 : Je recommande chaleureusement la lecture des « Beaux lendemains » de Russell Banks (chez Babel), ou comment la littérature peut rendre compte des conséquences d'un accident de car scolaire, avec le poids des chagrins, des culpabilités et des ambiguïtés des sentiments

(1) Ce que les responsables n'ont pas fait, inutile de constituer un comité de soutien !

(2) Je voudrais reproduire ici (avec son autorisation) ce commentaire sur mon mur Facebook : « Pour l'avoir vécue, comme d'autres parents devenus amis depuis, la mort violente d'un enfant est pour moi l'épreuve absolue. Et l'on est alors content du soutien sobre des médias - notamment lors des passages en justice - quand on se bat pour une prise de conscience collective, pour que cela n'arrive pas à d'autres enfants. Pour que cette mort révoltante ne soit pas inutile.Je parle de chauffards récidivistes, d'alcool et de sécurité routière. Le pathos ici me choque et, même sincère, me semble relever aussi d'une certaine instrumentalisation politique. Mais je plains de tout mon coeur les familles, y compris celles des chauffeurs... »

(3) On n'en est pas arrivé là (pas encore ?), mais c'est davantage dû à la vigilance des services suisses qu'à une quelconque "retenue" des médias

"Mais un jour la terre s'ouvre..." (Anne Sylvestre)

Par Irène Kaufer :: 07/03/2012 à 18:48

Ce texte est écrit pour ce 8 mars 2012. Il me permet aussi d'annoncer que désormais, je m'exprimerai sur mon propre site : www.irenekaufer.be

Je vous invite à m'y rendre visite, à me laisser vos commentaires, vos remarques, à découvrir aussi d'autres textes, chansons, articles pour des revues, humeurs... Il s'étoffera peu à peu mais voilà : pour le 8 mars, c'est le cadeau que je veux partager avec vous !

 

 

Chaque année c'est pareil.

A l'approche du 8 mars, les médias font mine de découvrir ce que les féministes ne cessent de crier dans le désert : les inégalités salariales, la précarité majoritairement féminine, le plafond de verre et le plancher collant, les violences impunies, les menaces contre le droit de choisir sa vie, sa sexualité, le partage déséquilibré des responsabilités familiales et des tâches ménagères... Ah bon, ça existe encore ? Qui l'eût cru !

Le reste de l'année, le message officiel est tout autre : dans nos pays occidentaux, l'égalité entre hommes et femmes est une valeur-phare, tellement essentielle qu'il nous faut bouter illico hors de nos frontières ces barbares qui ne la respectent pas en voilant leurs femmes sans même les étourdir avant (à moins que ce ne soient les moutons). Et tant que nous y sommes, boutons aussi leurs femmes : ici t'es égale ou t'es dehors, c'est bien compris... ?

Donc, le 8 mars, voilà le scoop : même chez nous, les femmes ne sont pas tout à fait les égales des hommes. Faudrait faire quelque chose, non ? En tout cas, mettons la question à l'ordre du jour, au moins jusqu'au 8 mars à minuit.

Quoique, bien sûr, nous aurons aussi ces grincheux qui, sans oser dénoncer le principe bien abstrait d'égalité, vont nous seriner leurs habituelles rengaines : est-ce que ce n'est pas un peu dépassé, cette journée des femmes ? Quoi, des quotas pour les femmes, mais quelle horreur, est-ce qu'il ne vaut pas mieux choisir simplement le plus compétent pour chaque poste, d'ailleurs regardez Mme Trucmuche, vous trouvez qu'elle fait du bon boulot... ? (il n'y aurait donc pas d'hommes incompétents aux postes de responsabilité... ?) Et puis quoi encore, vous allez nous priver de ces traditions charmantes, comme siffler les filles dans la rue, leur donner du « mademoiselle », payer la note au restaurant, leur tenir la porte - autant d'hommages qu'on n'aurait plus le droit de leur rendre ? En d'autres mots : vous voulez que les femmes soient comme des mecs, c'est ça ?

... Ben oui, c'est un peu ça :

on veut qu'elles soient décemment payées ;

qu'elles aient le droit de sortir à toute heure et en tout lieu sans qu'on les considère comme des corps à disposition ni qu'on leur reproche leur imprudence, voire leur « provocation » ;

on veut qu'elles puissent lire le journal en rentrant du boulot en ligne droite, sans avoir dû aller chercher les gosses, faire les courses et s'occuper du repas, au moins un jour sur deux ;

on veut qu'elles puissent avoir des amants et des amantes sans se faire traiter de putes, et d'ailleurs que les putes ne soient pas non plus traitées de putes avec ce pincement des lèvres des gens convenables, et que ceux qui ont besoin de déverser leur mépris aillent plutôt lorgner du côté des clients (1) ;

et puis tant qu'on y est on veut aussi dynamiter ces catégories d' « homme » et de « femme » qui nous coulent dans des rôles préétablis et hiérarchisés, et pusiqu'on en est à dynamiter, garder des munitions pour les bases de ce monde inégalitaire - inégalités de genre, de classe, d'origine...

Alors mesdames, mes amies, mes camarades de lutte – pas mes « soeurs », terme qui m'évoque soit la religion, soit la famille, deux institutions dans lesquelles je ne me reconnais pas - souvenons-nous que nous sommes belles et rebelles, fortes et résistantes, parfois victimes mais bien décidées à ne pas le rester.

En ce jour de lutte des femmes - et non de « fête »  ni de « LA femme » - permettez-moi de nous offrir cet extrait d'une chanson que je considère comme le plus bel hommage aux femmes, cette « Sorcière comme les autres » de Anne Sylvestre :

« J'étais celle qui attend / mais je peux marcher devant / J'étais la bûche et le feu / L'incendie aussi je peux / J'étais la déesse mère / mais je n'étais que poussière / J'étais le sol sous vos pas / et je ne le savais pas / Mais un jour la terre s'ouvre / Et le volcan n'en peut plus / Le sol se rompant découvre / des richesses inconnues / la mer à son tour divague / de violence inenemployée / Me voilà comme une vague... / Vous ne serez pas noyés »


(1) Je précise cependant que je ne me retrouve pas dans la position « abolitionniste » et que je ne soutiens pas l'idée d'une pénalisation des clients – mais ceci est un autre débat.


Objection de conscience

Par Irène Kaufer :: 17/02/2012 à 14:25

Quelquefois, la sagesse commande de ne pas participer à un débat ; on s'offre le cadeau de prendre de la distance, de ne pas donner son avis ou même, luxe suprême, de ne pas en avoir. Pas assez clair en tout cas pour qu'il vaille la peine de l'ajouter aux dizaines et aux centaines d'autres opinions sur le sujet du jour, de celles qui tranchent entre le juste et l'inacceptable, les bons et les méchants, les alliés et les ennemis.

Telle est l'attitude que j'aurais aimé avoir suite aux événements du 7 février à l'ULB, où un groupe de chahuteurs a mis prématurément fin à la conférence de Caroline Fourest venue présenter son dernier livre consacré à Marine Le Pen. Hélas, mes sages résolutions se sont révélées difficiles à tenir : les diabolisations réciproques sont telles que le seul fait de refuser de se situer dans l'un des deux camps exige à lui seul une explication. Je l'ai écrit et je le répète, j'estime l'action des saboteurs imbécile et (dramatiquement) contre-productive. En attestent les pseudo débats qui ont suivi, dénonçant une fois de plus un « islamisme radical » bien commode, alors même que les chahuteurs n'étaient ni « islamistes » ni même, pour certains, simplement musulmans. Et Caroline Fourest a reçu là une publicité dont elle n'aurait pas pu rêver, pour ses positions en général et son livre en particulier.

Quelques jours avant la conférence, j'avais vu passer sur Facebook des appels à une « burqa pride » (1) où l'oratrice serait symboliquement « lapidée ». Cela me paraissait tellement stupide et affiligeant que je n'ai même pas eu le courage de m'insurger. Le « retournement du stigmate » - comme lors des « marches des salopes » ou dans la reprise à son propre compte d'insultes comme « pédé » ou « nègre » - est un classique des groupes minoritaires discriminés. Mais ni la burqa ni la lapidation ne sont des insultes : ce sont des réalités. La première est une prison portative pour femmes – même si certaines la revendiquent, mais après tout, la servitude volontaire n'est pas une nouveauté ; quant à la lapidation, c'est une ignominie avec laquelle on pourra peut-être jouer lorsqu'elle aura complètement disparu de la surface de la terre.

Je n'étais pas présente à la conférence - aucune envie d'y aller, même si elle avait été suivie d'une distribution de gâteaux au chocolat. De son (non) déroulement même, je ne sais donc que ce que j'en ai lu comme témoignages divergents : certains n'y ont vu qu'un chahut « dans la tradition universitaire » (l'université a heureusement de plus nobles traditions), tandis que d'autres ont constaté des bousculades, des croche-pied, l'agresseur étant évidemment toujours « du camp d'en face ». En tout cas, ce qui est sûr, c'est que la conférence n'a pu avoir lieu.

J'ai tenté de lire des justifications (2) de ce qui représente bien une atteinte à la liberté d'expression, un bien hélas peu répandu dans le monde et d'autant plus précieux à défendre (3). Je reprends les plus courantes (et pardon si j'en oublie) : C. Fourest serait raciste, islamophobe, comme l'attesteraient certains de ses écrits ; elle utiliserait d'ailleurs des termes (comme "Eurabia") très prisés à l'extrême-droite et notamment, dans le manifeste de Breivik, le tueur en série de l'île d'Utoya ; l'ULB n'avait donc pas le "droit" de lui offrir une tribune sans contradicteur, le terme de "débat" étant largement usurpé. Certains allant jusqu'à reprendre l"intitulé de la conférence ("L'extrême-droite est-elle devenue fréquentable ?") pour prêter à l'oratrice des indulgences coupables envers le Front National...

Sans avoir lu toutes les oeuvres de Caroline Fourest ni écouté toutes ses interventions, je ne doute pas un instant qu'il n'était pas question pour elle de dérouler le tapis rouge pour Marine Le Pen : pour elle, le FN a beau s'habiller de nouveaux oripeaux, il n'est pas plus fréquentable pour autant. Fourest raciste...? Elle est surtout une pourfendeuse des religions, dans le sens "intégriste" qu'elle leur prête assez généreusement, mais sans monopole pour l'islam : Benoît XVI figure parmi ses cibles favorites. Islamophobe ? Ceux qui veulent vraiment voir à l'oeuvre la « musulmanophobie » galopante devraient aller faire un tour du côté (et ce n'est qu'un exemple) de Riposte Laïque, qui ne cesse d'ailleurs de cracher sur Caroline Fourest, taxée de complicicité islamiste. Allez comprendre...  Là, je me permets une parenthèse personnelle : j'ai connu d'assez près d'autres minorités, que ce soient les Juifs ou les homosexuel/le/s, pour savoir à quel point de bien réelles persécutions peuvent exacerber une hypersensibilité à la « phobie », jusqu'à l'obsession. Les Juifs disposent heureusement d'une bonne dose d'autodérision qui permet de maintenir un certain équilibre. Je souhaite le même antidote à mes ami/e/s musulman/e/s (3).

L'allusion à Breivik qui utiliserait ce même terme de "Eurabia" que Caroline Fourest (voire qui se référerait explicitement à elle, ai-je même lu) me paraît la plus farfelue : s'il fallait interdire tout auteur, toute oeuvre dont se revendiquerait l'un ou l'autre grand criminel, il faudrait vider des dizaines de rayons des bibliothèques de leurs supposés poisons. A commencer par la Bible et le Coran.

Dès lors, en quoi cette invitation était-elle « inadmissible » ? Parce qu'il n'y avait pas de « contradicteur » ? En effet, il s'agissait d'une conférence et non d'un « débat » ; on peut regretter que les vrais débats désertent les estrades, mais des tribunes offertes à des orateurs/trices, cela n'a rien de scandaleux en soi. Et je ne pense pas que lors des invitations controversées de Tariq Ramadan (pour prendre un exemple d'un tout autre bord), les mêmes se soient insurgés de ne pas lui voir opposer un contradicteur.

Tout cela étant dit, les réactions suscitées par ce chahut me semblent tout aussi stupides et disproportionnées. Fallait-il monter sur ses grand chameaux en dénonçant une « censure » insupportable, voire « un attentat contre la pensée » comme l'écrivait Béatrice Delvaux dans le Soir ? Voilà qui revient à galvauder le terme d' « attentat », et peut-être aussi celui de « pensée ». La censure est un acte de pouvoir, qui empêche une personne, un groupe ou une opinion de s'exprimer ; or Caroline Fourest ne manque pas de tribunes – on se demande même comment elle fait pour les honorer toutes. Celles et ceux qui ont été privés de sa parole le 7 février ont tout loisir de la retrouver dans son livre ou sur l'un des nombreux médias qui lui déroulent le tapis rouge. Et les grands cris de l'ULB sur la liberté d'expression sont quelque peu déplacés lorsqu'on se souvient que ce temple du libre examen avait commencé par interdire son accès libre exaministe à Tariq Ramadan (4).

Ceux qui chercheraient un bel exemple de vraie censure peuvent se rabattre sur l'interdiction d'une conférence sur le thème "Israël, Etat d'apartheid ?" dans une Université française, sur pression du CRIF (5). Certains n'ont pas besoin de chahuter : ils peuvent, avec des manières exquises, empêcher la tenue d'un colloque !

Une dernière réflexion, mais qui jusitifie à elle seule que j'intervienne dans ce pugilat : il me paraît très significatif du syndrome « qui n'est pas avec moi est contre moi ». C'est donc « nous » ou « les autres », sans nuance ni demi-mesure. Les "nôtres" ne commettent, tout au plus, que de légères entorses à "nos" principes, ces mêms entorses qui, commises par les "autres", se transforment en criminelles atteintes aux droits humains. Il y a là une incapacité foncière à distinguer de possibles alliés, des adversaires avec qui il vaut la peine de croiser le fer et les ennemis irréductibles. C'est se condamner à rester dans un "entre soi" de plus en plus restreint, puisque la moindre prise de distance équivaut à une trahison. Certain/e/s de mes ami/e/s qui ne peuvent pas sérieusement être soupçonnés de "racisme" se sont fait insulter ou même menacer pour avoir exprimé leur désaccord avec l'action chahuteuse (5).

Aujourd'hui, plusieurs pétitions circulent, soit pour demander que l'organisateur du chahut soit viré de l'université dont il ne respecterait pas les « valeurs », soit au contraire pour le défendre. Front contre front, pétition contre pétition, martyr de la liberté d'expression contre martyr de l'islamophobie : tous les ingrédients sont là pour une bonne guerre. Désolée, camarades, dans ce cas précis, j'objecte consciencieusement. Quitte à me faire reprocher un "ni-nisme" qui confinerait à la lâcheté.

 

(1) Ce qui est encore différent du "burqa bla bla" dont se réclament désormais les chahuteurs, en référence à un texte de Serge Halimi dénonçant la façon sont la question de la burqa sert à détourner d'enjeux autrement plus importants, en termes de discrimination vis-à-vis des personnes d'origine immigrée ou des femmes.

(2) Je n'en cite volontairement aucune, pour ne pas privilégier l'un ou l'autre point de vue. Pour les adeptes de la noyade en arguments contradictoires, il suffit d'aller sur Google.  

(3) Ce dont témoige brillamment le documentaire de Vanessa Rousselot, "Blague à part", qui traque l'humour palestinien. Et les Palestiniens, on l'admettra, ne semblent pas, à première vue, avoir tellement de raisons de rigoler.

(4) Tiens, justement, Tariq Ramadan ! Plus intelligent que les chahuteurs, il s'est empressé de prendre ses distances des incidents du 7 février, tout en en profitant pour enfoncer un clou supplméntaire dans la tête de son ennemie jurée.

(5) http://www.alterinfo.net/Lettre-des-100-contre-l-interdiction-du-colloque-Israel-un-Etat-d-apartheid_a71621.html 

(6) Pour ne prendre qu'un exemple, Manuel Abramowicz, le rigoureux analyste de l'extrême-droite avec le site www.resistances.be

Une couverture en laine c'est bien, une couverture sociale c'est mieux

Par Irène Kaufer :: 07/02/2012 à 13:08


Depuis ce matin 7 février, la radio-télévision belge francophone (RTBF) a lancé une « grande opération de solidarité pour venir en aide aux plus démunis ». Un call-center propose de recueillir toutes les propositions d'aide et de mettre en relation ceux qui ont quelque chose à offrir et ceux qui ont besoin de tout : d'un toit, de nourriture, de chauffage. Comme c'est souvent le cas dans ce genre d'opération, ceux qui n'ont pas grand chose sont invités à le partager avec ceux qui n'ont rien (même pas, peut-on supposer, de quoi appeler un numéro qui n'est pas gratuit !) . Puisque ceux qui ont beaucoup, eux, menacent toujours de le planquer à l'étranger si jamais on leur force la main ; à la rigueur, ils veulent bien choisir de « donner », alors que, s'ils payaient simplement leur dû, beaucoup de problèmes seraient résolus... Apprécions d'ailleurs les termes employés : « les plus démunis ». Il ne suffit d'être « démuni » (et surtout, pas question de se demander qui démunit qui ni comment), il faut l'être « plus ».

 

Il ne s'agit évidemment, pas de dénigrer l'élan de la population ni le travail des organismes et associations qui, tout au long de l'année, font ce qu'ils peuvent pour venir en aide à ces « inadaptés sociaux » chers à notre ministre de l'Emploi (1). Il paraît que, statistiquement, le pourcentage de personnes vivant sous le seuil de pauvreté est stable, bien que les CPAS, les Restos du Coeur et les abris de nuit soient souvent débordés, et plus encore lorsque l'hiver s'installe. Il faut croire qu'il ne suffit pas de franchir ce seuil pour avoir accès à une vie décente...

Mais il y a deux acteurs dont les grandes indignations et les appels à la solidarité sont franchement insupportables : le gouvernement d'un côté, les médias de l'autre.

A tout seigneur tout déshonneur : j'ai déjà indiqué dans des chroniques précédentes comment les mesures actuelles, prises au pas de charge, enclenchaient un mécanisme de « descenseur social » (2). Je me permets de citer cet extrait prémonitoire (mais ce n'était pas bien difficile à prévoir) : « Dans quelque temps, parions qu'on verra de grandes opérations larmoyantes pour venir en aide aux miséreux qu'on aura fabriqués. On entendra même des membres de la majorité gouvernementale s'alarmer de la montée de la pauvreté, surtout celle des enfants – ah oui, la pauvreté des enfants, ça arrache des larmes, comme si ça n'avait aucun rapport avec celle des parents et en particulier, des mères ! Une pauvreté que les mesures actuelles auront bien contribué à aggraver... »

Tout cela au nom de la « seule politique possible », bien que des économistes on ne peut plus sérieux (y compris des prix Nobel) contestent cette analyse et dénoncent des mesures moyenâgeuses. On voit ce que ça donne en Grèce, ce pays en voie de sous-développement organisé : l'explosion du nombre de sans abris, des enfants qui s'évanouissent en classe par manque de nourriture ou même des parents qui abandonnent leurs gosses parce qu'ils ne peuvent plus les prendre en charge...

Et les médias ? Lors de la grève du 30 janvier - à l'exception de quelques chroniqueurs aussi rares que courageux - ils n'ont pas eu de mots assez durs pour dénoncer ces irresponsables de grévistes, qui bloquaient le pays pour défendre leurs « privilèges » (genre avoir un toit et manger tous les jours) et ne comprenant pas les « enjeux de la crise » que s'acharnaient pourtant à leur expliquer ces même médias, par la méthode du pilonnage idéologique... Et lorsque le gouvernement bouge légèrement  les lignes (mais si peu !), comme en matière de pensions, voilà la presse qui lui reproche d'avoir « cédé à la pression de la rue » (entendez : pas démocratique, limite terroriste) ou « aux caprices des syndicats » (3).

Le jour même où la RTBF annonce sa grande opération de solidarité, le quotidien le Soir se propose de briser un grand « tabou » : « Les chômeurs sont-ils tous des profiteurs ? » Ah oui, ça c'est un tabou, jamais personne n'a osé le dire auparavant... Enfin bon, ils ne le sont « pas tous », un journal de qualité doit garder le sens des nuances...


Et c'est quoi, ces terribles fraudes au chômage ? De faux domiciles, pour ne pas tomber dans les sous-allocations de cohabitant (appremment, c'est bien plus grave de faire semblant d'habiter Saint-Gilles alors qu'en réalité, on partage deux chambres insalubres à Molenbeek, que de s'installer à Monaco pour échapper à l'impôt comme le font quelques gloires nationales) ; des « faux C4 » (comme si le vrai scandale, ce n'était pas les vrais C4, généreusement distribués par des entreprises qui font des bénéfices !) ; et le travail au noir, ah le travail au noir ! Heureusement, l'inspection sociale veille en lançant ses plus fins limiers sur le contrôle... des asbl, où elle trouvera bien l'un ou l'autre faux bénévole ou chômeur-profiteur... Après ça, évidemment, il ne lui restera plus de moyens pour aller jeter un coup d'oeil dans des secteurs comme la construction ou l'Horeca, grands pourvoyeurs de travail non déclaré.


Mais au fait.... est-on vraiment bien sûrs que ces « démunis » ne sont pas, eux aussi, d'affreux profiteurs ? Peut-être qu'ils cachent déjà une couverture sous leur lit glacé et qu'ils se les gèlent exprès pour en recevoir une deuxième gratos ? Peut-être qu'ils cumulent allocations sociales, bénévolat, tout en repeignant le salon de leur beau-frère d'une main et en empochant de l'autre des dividendes d'une des entreprises du Bel 20 ? Et tous ces vêtements, ces chauffages distribués à l'aveuglette, n'est-ce pas une forme d' « assistanat » qui pourrait déplaire à Standard&Poor's, Moody's et autres Fitch ? Notre pays ne risque-t-il pas une nouvelle dégradation en division 2 de la compétititon mondiale ?


Heureusement, il y a aussi de bonnes nouvelles : « La Belgique ne s'en tire pas mal dans le classement des millionnnaires en dollars » (4), annonçait récemment cette même presse (sans parler de profiteurs ni de tabous, cette fois). Avec un peu plus de 3% de la population, elle se positionne en 10ème place dans le classement mondial. Pas mal pour un pays qui n'arrive pas à donner un toit à chaque citoyen.


Alors une couverture en laine, c'est bien, une couverture sociale, c'est mieux. Les sans abris ne fondront pas en même temps que la neige, la pauvreté ne s'évaporera pas au printemps, ni même avec la canicule de l'été. Et si on remplaçait la fameuse « règle d'or » qui prétend interdire les déficits publics – et donc toute marge politique – par une autre règle, qui fixerait un « indice d'inégalité » dont le dépassement entraînerait une exclusion de la communauté des humains ?


  1. Voir http://irenekaufer.zeblog.com/580939-les-chomeurs-par-le-collier/

  2. http://irenekaufer.zeblog.com/579211-descenseur-social/

  3. Dans De Morgen, journal dit « progressiste » !

  4. http://www.references.be/carriere/combien-de-millionnaires-y-a-t-il-en-belgique



Jour de grève

Par Irène Kaufer :: 30/01/2012 à 15:03

Les médias nous l'annonçaient : la majorité des Belges étaient opposés à la grève de ce lundi 30 janvier dont, par ailleurs, les éditorialistes ne cessaient de nous expliquer l' « absurdité ». Que des économistes aussi sérieux que  le prix Nobel Joseph Stiglitz (1) répètent que non seulement les politiques d'austérité ne sont pas les « seules possibles », mais pas des plus appropriées ou même carrément nuisibles, ne semble guère troubler ces porteurs de l'unique vérité.

Déjà fin 2011, la presse belge avait réagi avec hostilité à la grève du 22 décembre, comme l'analysait l'excellent site Acrimed (2) : « Grève en Belgique : haro sur les grévistes et les syndicats ». Cela ne vaut guère mieux en ce qui concerne le mouvement de ce 30 janvier.

Depuis des jours, en effet, on nous annonce que cette grève n'a aucun sens, que les Belges la rejettent massivement, que tout cela ne servira à rien, avec un coût exorbitant pour notre économie. On était presque étonnée que dans le Soir, un article du vendredi 27/1, intitulé « Que faire pendant la grève ? », suggère, parmi bien d'autres possibilités, celle... d'y participer. Il est vrai que l'audace est signée d'un stagiaire et bien encadrée de leçons de morale sous la plume de journalistes autrement « sérieux ».

Côté flamand, l'offensive était encore plus radicale, avec la bénédiction du SP.a sont le président, Bruno Tobback, dénonçait l'utilisation de la « bombe atomique de la grève générale » contre des mesures « inévitables ». Le syndicat ABVV (FGTB) avait eu l'idée de lancer sur Twitter le fil « #30J, je fais la grève » ; il a été rapidement submergé de messages hostiles qui ont permis aux médias flamands, VRT en tête, de conclure que les Flamands, et notamment les jeunes, étaient farouchement opposés à ces actions.

Pourtant, ce matin du 30 janvier, la Libre Belgique est bien obligée de titrer : « La Belgique à l'arrêt ». « La Belgique bloquée par la grève générale », confirme le Soir.

Ces Belges majoritairement anti-grève seraient-ils alors tous flamands ? Ce même jour, le quotidien De Standaard titre sur l'arrêt de la production dans de nombreuses entreprises anversoises (le fief de Bart De Wever!) et gantoises. Il s'agit surtout de grandes entreprises : rien d'étonnant, dans les petites, où la forcé syndicale est modeste, voire inexistante, les travailleur/se/s n'ont guère le choix... pas plus que tous ces contrats précaires sans protection contre l'abitraire de l'employeur. De son côté, De Morgen constate « la vie publique est déréglée » et fait mine de s'étonner, avec d'autres organes de presse, de la rareté des embouteillages : dix fois moins de files qu'un lundi normal ! Il faut croire que peu de travailleurs « empêchés » de se précipiter au boulot en transports en commun ont pris leur voiture pour tenter, contre vents et marées, neige et barrages, de rejoindre le lieu de leur épanouissement ! (ou de leur "dignité", comme dirait Monica De Concinck...)

Mais alors, où est passée cette « majorité » opposée à la grève ?

Le site DeWereldMorgen (3) a eu la curiosité de chercher qui sont ces Twitteurs qui ont submergé le fil de l'ABVV. Sur un échantillon d'une heure, il a relevé : 80% de messages contre la grève, dont notamment 30% de cadres supérieurs et 10% de personnes travaillant dans les médias... et le président des jeunes N-VA Pas un/e seul/e travailleur/se du métal, du commerce, employé/e de banque, infirmière...

Conclusion : « Si la Flandre est majoritairement peuplée de managers, de personnes travaillant dans le secteur des nouvelles technologies, d'entrepreneurs et des faiseurs d'opinion, alors oui, les Twitteurs de #30J forment un échantillon représentatif de la population... »

Alors certes, il ne faut sans doute pas mettre tou/te/s les journalistes dans le même sac (à jeter), mais quelquefois, c'est vraiment dur de garder le sens des nuances. Tous pourris ? Non : tous, ou la grande majorité, imbibés jusqu'à la moëlle d'une idéologie libérale inébranlable, selon laquelle il n'y a qu'un seul monde, une seule vérité, un seul chemin possible. Pour aller où ? Telle est la question.

Ce même jour, les Chefs d'Etat européens s'apprêtent à participer à un sommet sous forte escorte militaire, dans un pays bloqué en réaction à leur politique. Symbole aussi fort qu'inquiétant...


(1)http://www.lesechos.fr/economie-politique/monde/actu/0201846370526-stiglitz-exhorte-les-europeens-a-repenser-leur-gestion-de-la-crise-276137.php

(2) http://www.acrimed.org/article3741.html

(3) http://www.dewereldmorgen.be/artikels/2012/01/27/wie-zijn-de-30j-twitteraars

Les chômeurs par le collier

Par Irène Kaufer :: 25/01/2012 à 21:33

Dans la série du papillon qui bat de l'aile, je vous avais promis une analyse des droits dérivés. Mais l'actualité a changé l'ordre de mes priorités...


« Quand on prend les gens par le collier, on peut les activer ». Voilà une déclaration fracassante, bien digne du « budget viril » annoncé par Elio Di Rupo lors de la prestation de serment du nouveau gouvernement belge. On pourrait penser que dans un pays libre, les gens n'ont pas de « collier », même pas les chômeurs. Pas encore. Mais peut-être que Monica De Coninck, auteure de cette affirmation, qui paraît-il ne maîtrise pas parfaitement le français, voulait dire « prendre par les couilles ». Bon d'accord, c'est très bas comme suggestion de la part d'une féministe...

Donc, en Belgique, nous avons une nouvelle ministre de l'Emploi. Une femme (j'en vois qui ricanent au fond de la salle). Socialiste (y en a qui gloussent sans se gêner). Dans un gouvernement dont le premier ministre est lui aussi socialiste, même si la coalition au pouvoir comprend les partis libéraux, flamand et francophone - perdants des dernières élections, rappelons-le.

Donc, cette ministre de l'emploi, Monica De Coninck, a présenté ses projets pour lutter contre le chômage (1). Ce qui, ces dernières années, revient à lutter d'abord contre les chômeurs. Avec Mme De Coninck, voilà une tendance qui ne risque pas de s'inverser. Au contraire, elle va s'aggraver.

Selon Mme De Coninck, il y aurait « du travail pour tout le monde ». Les chômeurs n'ont donc qu'à se baisser pour le ramasser (2) mais comme on ne peut pas compter sur eux pour se « prendre par le collier », c'est elle qui va s'en charger. Comment ?

Les chômeurs de longue pourront désormais bénéficier de contrats « plus flexibles ». Parce que vous ne vous en étiez peut-être pas aperçu, mais des contrats flexibles et même ultra flexibles (genre intérim), avant Mme De Coninck, ça n'existait pas en Belgique. Désormais, il y aura des contrats de six ou huit mois, auxquels l'employeur pourra « facilement » mettre fin. Parce qu'actuellement, pour un intérimaire ou même un CDI en période d'essai – 6 mois, justement – c'est vachement difficile de se débarrasser d'un employé qui ne convient pas. Ou d'un employé qu'on peut remplacer par un autre tout aussi « flexible » - entendez, pliable à merci.

Bon, il y a ceux et celles qui n'ont pas de veine : c'est que (je la cite) « dans notre société, les normes sont très élevées : pour réussir, il faut être beau, intelligent. Il y a un groupe de gens qui ne peuvent pas atteindre ces normes. C’est un problème qui touche beaucoup les migrants quand ils ont un certain âge ». Tout le monde ne peut pas être beau et intelligent comme la ministre (pour prendre un exemple) mais vieux, migrant, bête et laid : c'est sûr, il y en a qui cumulent. Ajoutez "femme" et "handicapé", et ça devient vraiment difficile à caser. Sans compter les « inadaptés sociaux, alcooliques, drogués ». Alors, pour ceux-là, il y aurait des « travaux d'intérêt général ». On pourrait penser qu'un travail "d'intérêt général", contrairement à un travail d'intérêt privé ou sans intérêt du tout, mérite les meilleur/e/s, avec des contrats stables, bien rémunérés. Mais non. On devrait suggérer à Mme De Coninck de prendre exemple sur la Hongrie, avec ses camps de travail pour les « inadaptés ». Poussons la logique jusqu'au bout...

Parce que oui, c'est le terme qu'elle a employé : « inadaptés sociaux ». Certes, Mme De Coninck a donné l'interview en français, langue qui n'est pas la sienne. Mais elle a pu relire l'article et n'a pas tiqué, et pire, à part les gauchistes habituels, peu de journalistes (3), de collègues ou de "camarades" (rappelons qu'elle est "socialiste") ont réagi, y compris parmi ceux qui maîtrisent parfaitement la langue de Molière et d'Olivier Maingain (4). Qu'un Marcourt se lâche sur une éventuelle régionalisation de l'enseignement, ça, c'est inacceptable, alors qu'il s'agit d'un vrai débat (même s'il n'est pas posé au meilleur moment). Mais les "inadaptés sociaux" ? Rien à redire. 

Alors, rien de positif dans les mesures annoncées ? Ah si, les jeunes vont avoir droit à des congés payés dès la première année de travail (mais c'est l'Europe qui l'impose, en fait). Et Mme De Coninck veut que tout le monde puisse travailler avec moins de stress pour travailler plus longtemps. Des mesures concrètes ? Ben... euh... Moins de stress dans des emplois plus flexibles, voilà qui témoigne d'une inventivité hors du commun.

Dernière trouvaille, la répartition équitable des licenciements - puisqu'il n'est pas question d'une répartion équitable des richesses. Désormais, les entreprises ne pourront plus se débarrasser des vieux, trop chers, trop lents à s'adapter, pas assez flexibles. Non, elles devront « respecter la pyramide des âges ». Comprenons-nous bien : il ne s'agit pas de ne plus virer les vieux, mais de virer aussi les jeunes. Equitablement. Comme le fait remarquer le SETCa, les plus âgés ayant des salaires plus élevés, il faudra supprimer davantage de postes pour arriver à la même économie de masse salariale... puisque ces « économies » elles-mêmes ne sont nullement remises en question. Y compris pour les entreprises qui font des bénéfices.

Ben, heureusement qu'on a les socialistes, on n'ose pas imaginer ce que ce serait avec les libéraux...


  1. Libre Belgique, 24 janvier 2012

  2. Bien que la Commission européenne estime que la Belgique est le pays de l’Union qui affiche le plus faible taux de personnes sans emploi « passives », celles qu'il s'agirait donc d' « activer » par le collier

  3. Gloire donc à Paul Hermant qui en a fait l 'objet de sa chronique : http://www.rtbf.be/info/chroniques/chronique_monica-la-sinistre-de-l-emploi-paul-hermant?id=7449183&chroniqueurId=5588333

  4. Pour mes ami/e/s non belges, il s'agit du président du FDF, obsessionnel défenseur des francophones de Belgique



Quand le papillon boit, les femmes trinquent

Par Irène Kaufer :: 11/01/2012 à 14:13

En attendant la prochaine grève en Belgique (si elle a lieu...) voici la suite de ma contribution à la "compréhension" de la colère populaire. Puisqu'il paraît qie certain/e/s ne "comprennent pas"...

Voici donc le deuxième volet de ma saga : "L'effet papilllon pour les nuls" :

"Quand le papillon boit, les femmes trinquent"

 

Eh bien voilà, ça y est, le gouvernement « papillon » a donc bouclé son budget... jusqu'en février, où de nouvelles mesures aussi « indolores » (selon l'expression de Chastel) qu'« équilibrées » (1) vont nous envoyer à l'hôpital. C'est qu'en matière sociale, nous sommes des chochottes incapables de supporter quelques réformes si nécessaires qu'on se demande pourquoi nous ne manifestons pas pour les réclamer plus fortes, plus rapides. Sachant que désormais, « réfome » et « recul (social) » sont devenus quasi synonymes...


Donc, en attendant février, le gouvenement papillon peut se congratuler et boire à sa propre santé, à défaut de la nôtre. Mais voilà : comme le dit un tout nouveau proverbe belge, « Quand le papillon boit, les femmes trinquent ». Car quand le descenseur social se met en marche (2), les femmes sont souvent les premières à chuter...


Après avoir brièvement pointé quelques-unes de ces mesures qui les frappent particulièrement – ce qu'on pourrait appeler "discrimination indirecte" et qui devrait être interdit, dans un pays qui proclame l'égalité hommes-femmes comme une de ses valeurs fondamentales... surtout quand il s'agit de stigmatiser ces « autres » incapables de s'intégrer – je me propose de lever le voile sur un mécanisme par lequel les femmes se font avoir.


Les mesures

En matière de pension, l'obligation de travailler plus longtemps pour espérer une retraite décente, tout comme le durcissement des conditions d'accès à une fin de carrière aménagée vont frapper les femmes encore davantage que des hommes : elles ont en effet plus souvent des carrières incomplètes, interrompues et en plus, des pensions nettement plus basses. Et gageons que les « métiers pénibles » qui donneront droit à des exceptions seront surtout des métiers masculins (pompiers, construction...) plutôt que féminins (infirmières, caissières...).

Mais soit : en réalité, la plupart des femmes ne vont sans doute pas travailler « plus longtemps » (les employeurs veulent encore moins de « vieilles » que de « vieux » !) mais leurs pensions seront encore plus maigres. Après ça, on tartinera sur le phénomène de pauvreté chez les personnes âgées (et comme les femmes vivent plus longtemps, elles pourront aussi profiter plus longtemps de leur misère).


Tout ça va inciter ceux et celles qui le peuvent à compter sur les pensions complémentaires. Pour ce qui est du « deuxième pilier », les femmes ne sont que 18% à en bénéficier (contre 45% d'hommes) (3). De toute façon ce pilier là est lié à des logiques purement financières et non pas solidaires comme le premier pilier, celui des pensions légales, le seul système fiable... à condition de ne pas le miner.

Ces pensions seront encore rongées par une autre mesure : la fin de l'assimilation des interruptions de carrière non thématiques pour le calcul de la pension. En effet, les femmes représentent plus de 80% des crédits temps non thématiques, et ce n'est pas pour partir en croisière. Pour plus d'explications, voir le point « comment les femmes se font avoir »...

D'autres mesures, plus discrètes ou moins évidentes, seront aussi traîtreusement pénalisantes pour les femmes.

Exemples : l'allongement de 9 à 12 mois de la période d'attente avant de percevoir des allocations pour les jeunes (et pour certaines catégories, leur limitation dans le temps). Si l'on met de côté le braquage de banques, que reste-t-il comme recours aux jeunes privés de tout revenu ? Les parents ou le CPAS. Quid de ces « familles monoparentales », à plus de 80% des femmes avec des enfants, qui sont déjà la catégorie de la population la plus menacée de pauvreté ?

Autre exemple, la définition d'un « emploi convenable », qui n'est pas, contrairement à ce que son nom semble indiquer, un emploi intéressant, décemment payé, avec des horaires et une distance permettant de continuer à avoir une vie en dehors du travail... Non, un « emploi convenable, » c'est celui qu'on n'a pas le droit de refuser, sous peine de sanctions. Donc éventuellement un emploi sous-payé, sous-qualifié, avec des horaires ultra flexibles... et de plus en plus éloigné du domicile. Cette distance passe en effet de 25 à 60 km.

Génial... quand on sait que les femmes disposent moins souvent d'une voiture que les hommes, pour ne rien dire, encore une fois, des mères monoparentales ! Oui, parce que dans le même temps, ni une meilleure offre pour l'accueil des enfants, ni l'amélioration des transports publics, ne sont au programme.


Comment les femmes se font avoir


Toutes ces belles mesures « équilibrées » vont donc encore creuser les inégalités, sociales en général mais aussi entre hommes et femmes.


Or ce qui arrive concernant le crédit-temps est typique de politiques qui consistent à pousser les femmes vers des mesures qui semblent faites pour elles (sans toujours le dire), en « compensation » d'autres injustices, devenues dès lors plus « acceptables ». Et puis, une fois que le pli est pris, ces maigres compensations leur sont retirées.


Illustration concrète.

Tout part de ce constat : les femmes supportent l'écrasante majorité des tâches du ménage, d'éducation des enfants et de prise en charge des personnes âgées, malades, dépendantes. Y changer quelque chose ? Vous n'y pensez pas : on ne peut pas mettre un flic derrière chaque ménage, ce serait Cuba, ou carrément la Corée du Nord ! Mais surtout : le veut-on vraiment ? Non, bien sûr, les décisions étant encore prises par des hommes – ou par quelques femmes qui ont les moyens de se décharger de ces tâches sur d'autres femmes, d'ici ou (surtout) d'ailleurs.

Mais comme on y tient, à l'égalité ou du moins à sa procamation officielle, on dit aux femmes : d'accord, c'est peut-être injuste, mais on va compenser. Par exemple, en vous offrant la possibilité (oui, au début la possibilité) d'alléger votre fardeau, par le travail à temps partiel, par des horaires flexibles – sous-entendu : vous pourrez « choisir » ce temps partiel et ces horaires atypiques ; vous ne devrez travailler que 40 ans (pour 45 aux hommes) pour avoir droit à une pension complète ; votre salaire partiel sera complété par un complément chômage et on vous offrira même des périodes où vous interromprez votre carrière pour vous occuper des enfants, sans que cela affecte le calcul de votre pension (cela l'affecte quand même puisque les augmentations à l'ancienneté sont freinées, mais passons). Et en prime, on vous promet une place au paradis à la droite du Seigneur.

Devant tant de « privilèges », le travail étant ce qu'il est – souvent précaire, stressant, mal payé et avec de toute façon, le risque de se casser le nez contre le fameux « plafond de verre » – les femmes se sont précipitées sur ces merveilleuses possibilités. Et quand elles ne se sont pas précipitées, on les a plus ou moins gentiment poussées dans le dos... Pour découvrir rapidement, mais trop tard, qu'elles n'auraient guère le choix, que certaines entreprises ou même des secteurs entiers, comme la grande distribution, n'engageaient plus que des temps partiels, à des horaires absolument pas enfant-compatible (dans le nettoyage par exemple, avant et après l'ouverture des bureaux). Entretemps, au nom de l'égalité, précisément, la durée d'une carrière complète avait été alignée sur celle des hommes, sans provoquer plus de réactions que ça ; puis le complément de chômage a été peu à peu raboté, toujours dans l'indifférence quasi générale. Et pour tout dire, il n'est pas certain que dans l'au-delà, il existe vraiment un paradis.

Avec les restrictions concernant les crédits temps, on nous rejoue la même partition : ce qui permettait hypocritement de maintenir la non prise en charge des enfants aussi bien par la société que par les hommes – vous pouvez interrompre votre carrière sans risques pour vous occuper des petits, que demander de plus ! - est désormais présenté comme une sorte de « privilège » impayable en cette période de crise. Pendant ce temps, l'Etat continue à se priver de rentrées fiscales pour subventionner des femmes de ménage en titres-services, y compris pour les plus riches ou pour financer des « droits dérivés » aussi coûteux qu'injustes.


Mais ce sera le thème d'un prochain texte, à propos de la remise en cause des « pensions de survie » - qui n'est pas la mesure la plus injuste, mais qui n'a de sens que comme partie d'un tout : l'instauration de droits individuels en sécurité sociale.


A suivre donc...


(1) On peut trouver ici (http://www.jugezparvousmeme.be/) une série d'exemples très concrets des conséquences des mesures gouvernementales dans des situations très conrètes, elles aussi. Edifiant quant au doi-disant « équilibre » des efforts demandés !

(2) Voir http://irenekaufer.zeblog.com/579211-descenseur-social/

(3) Chiffres tirés d'une intéressante analyse d'Ecolo : http://web4.ecolo.be/?Quel-impact-de-ces-reformes-sur

 

Descenseur social

Par Irène Kaufer :: 22/12/2011 à 13:05

En ce jour de grève des services publics en Belgique, voici ma contribution à la "compréhension" de la colère populaire. Puisqu'il paraît qie certain/e/s ne "comprennent pas"... et que la radio nationale "s'excuse" de perturber les "habitudes d'écoute" des auditeurs au lieu de revediquer fièrement sa solidarité !

Et l'argument anti-grévistes qui me paraît le plus insupportable : « Pourquoi ils font grève ? Ils ne sont même pas personnellement concernés ! » Alors quoi : vive l'égoïsme le plus obtus ? Que ça concerne nos enfants, nos ami/e/s, nos voisin/e/s, nos camarades ou simplement d'autres humains, il faudrait s'en taper ??

Voici donc le premier volet de ma saga : "L'effet papilllon pour les nuls"

On le savait en panne, le nouveau gouvernement vient de le décoincer : l'ascenseur social est de nouveau en marche. Sauf qu'il est quasi vide à la montée tandis que lors de la descente, il déborde comme le métro à l'heure de pointe (hors jours de grève). On s'y entasse, on s'y bouscule, on se marche sur les pieds, on tente de descendre avant le niveau de la cave, tandis que d'autres poussent pour entrer.... Le gouvernement papillon vient d'inventer le « descenseur social ».

Comment ça marche, un descenseur social ? C'est simple.

On commence par le niveau supérieur, les plus vieux. Ceux qui s'imaginent qu'ils vont pouvoir faire la grasse matinée, s'occuper de leurs petits-enfants, s'impliquer dans un engagement social ou prendre du temps pour eux-mêmes – et cela avec l'esprit libre, sans pression, c'est ça le pire ! Non mais, sans blague ! Au boulot les vieux ! Il n'y a pas de boulot ? Eh bien, cherchez-en, ça fait un boulot en soi ! En tout cas ça occupe et ça empêche de rêvasser.

Parce que les employeurs, vous croyez que ces nouvelles règles vont les convaincre de cesser de virer les plus âgés, à la fois plus lents et plus chers (et moins naïfs et corvéables aussi) ? Elles sont où, les obligations de les garder ou mieux encore, de les engager ? Ah oui, les plus âgés seront désormais, comme les jeunes, contrôlés et sanctionnés... pardon, « accompagnés », « conseillés », « aidés ».... Eh bien, je vais vous dire : expliquer à une personne de plus de 55 ans (je sais de quoi je parle, je vais vers mes 62...) comment faire un CV, comment se présenter à un employeur, avec quelle coupe de cheveux et quels mots, je trouve ça humiliant. Et devoir se présenter pour des boulots où on va vous rire au nez (car même si les discriminations sur base de l'âge sont interdites, on sait ce qu'il en est dans la vraie vie), ça redouble l'humiliation.

Il ne s'agit donc pas de « travailler plus longtemps » mais de « chômer plus longtemps ». Sans gain réel pour les finances publiques en ce qui concerne les prépensions : le complément au chômage étant versé par les entreprises (1). Ce sont elles qui vont y gagner et ça leur coûtera encore moins cher de se débarrasser des vieux. Pour les travailleur/se/s par contre, outre la perte de revenus, il y a une grosse différence de statut : prépensionné/e on est tranquille, chômeur il faut prouver qu'on reste « disponible sur le marché de l'emploi » même si ce marché ne vous traite pas mieux qu'un légume pourri.

Nous voilà donc à l'étage « chômage ». Mais là aussi, c'est plein : donc pour pouvoir le remplir, il faut d'abord le vider. Comment ? En diminuant les allocations des chômeurs, pardi (2). En les excluant en masse (3). Et voilà le descenseur un étage plus bas encore...

Arrivons au rez-de-chaussée : le CPAS. Tous ceux qui n'ont plus droit à aucun revenu, ou ceux qui ont des revenus trop bas pour se loger, se nourrri, se chauffer, se soigner – rien que des exigences de luxe, on le voit ! Et parmi eux (et surtout elles), il y en a même qui travaillent, des précaires, des temps partiels...

Pourtant, le descenseur n'a pas terminé sa course ! Car devant l'explosion de la demande, les CPAS craignent à leur tour l'étranglement, souffrant d'un sous-financement qui ne peut que s'aggraver (4). Le descenseur risque donc de se remplir à nouveau et de poursuivre sa descente infernale. Et pour tous ceux et celles qui atterriront à la cave – et là encore, il y a sans doute plusieurs niveaux : les caves habitables au-dessus, les égoûts tout en bas.... - quelles possibilités ? Braquer une banque ? Mourir de froid à la rue ? Prendre sa carte de fidélité au Resto du Coeur ? Ah oui, ça c'est un secteur auquel on peut promettre un avenir radieux : les Restos du Coeur ! Et les plus valides des virés-de-partout pourront même y devenir bénévoles !

Dans quelque temps, parions qu'on verra de grandes opérations larmoyantes pour venir en aide aux miséreux qu'on aura fabriqués. On entendra même des membres de la majorité gouvernementale s'alarmer de la montée de la pauvreté, surtout celle des enfants – ah oui, la pauvreté des enfants, ça arrache des larmes, comme si ça n'avait aucun rapport avec celle des parents et en particulier, des mères ! Une pauvreté que les mesures actuelles auront bien contribué à aggraver...

Et au fait, rappelons que le Parti dit "Socialiste" (et mêmes les deux, au nord comme au sud) fait non seulement partie de cette majorité, mais qu'il en a pris la direction avec le poste de premier ministre... Hé ho, les amis, qu'est-ce que vous foutez là-dedans ? Ah oui, on connaît l'argument : sans les socialistes, ce serait pire. Et c'est vrai. Sans eux, ce ne serait pas le descenseur social, mais quelque chose qui ressemblerait davantage au saut en parachute dsans parachute. Le résultat étant hélas semblable, au bout du compte...

Décidément, ce gouvernement « papillon » porte vraiment mal son nom : car le papillon évoque l'envol alors qu'ici, il n'est question de se s'écraser en sous-sol.


Dans mon prochain texte, j'aborderai la question du descenseur, compartiment femmes.


  1. En tout cas pour ce qui concerne le secteur privé, comme me l'a fort judicieusement fait remarquer une lectrice

  2. Voir http://www.lalibre.be/actu/belgique/article/708309/l-allocation-en-chute-libre.html

  3. La FGTB estime que les nouvelles règles d'indemnisation devraient amener dès 2012 quelque 24 000 exclusions du chômage

  4. Voir http://blog.lesoir.be/alterechos/2011/12/16/lavenir-peu-enviable-des-cpas-wallons/

Après Liège, des questions

Par Irène Kaufer :: 16/12/2011 à 21:26


Mardi 13 décembre, un homme sort de chez lui, s'installe sur un toit donnant sur la place centrale de Liège, et se met à lancer des grenades et tirer dans la foule, avant de se donner la mort. On croyait les « tireurs fous » réservés aux Etats-Unis, les « nôtres » - comme Hans Van Temsche ou Kim De Gelder - choisissant leur « cible », aussi horrible soit-elle (une crèche, les étrangers).

Traumatisme pour les victimes, traumatisme pour Liège, traumatisme pour la Belgique tout entière. Tout a déjà été dit, du compassionnel à l'ignoble (les insultes racistes), de l'indispensable (tentatives de comprendre l'incompréhensible) à l'inutile (ces « témoignages » de personnes sollicitées pour dire qu'elles ne savent rien, qu'elles n'ont rien vu, rien entendu...) Pourtant, j'aimerais ajouter deux réflexions, en espérant qu'elles ne seront pas perçues comme une volonté de « donner des leçons » mais comme celle de « poser des questions », aussi désagréables soient-elles.


Le viol, c'est pas si grave ?

Premier aspect : le profil du tueur. On l'aura lu de long en large, depuis les voisins qui le trouvaient « serviable » jusqu'à son frère qui considère qu'il « n'était pas fou » mais estime aujourd'hui que « c'était un monstre » (1), en passant par sa passion pour les armes et sa plantation de cannabis. On savait aussi que le jour de la tuerie, il était convoqué par la Justice pour une « affaire de moeurs », « pas très grave » selon les avocats. Une « affaire de moeurs » : pas bien terrible en effet au regard de la tuerie... ou même, apparemment, de la culture de cannabis, sur laquelle les médias se sont longuement appesantis.

Pourtant, en lisant (deux jours après les faits) son portrait détaillé de délinquant multirécidiviste, on découvre, entre vols, coups et blessures et infractions de roulage, ceci : « En 2003, il se voit infliger 2 ans de prison pour le viol d’une adulte handicapée mentale par la cour d’appel de Liège » (2). Ainsi donc, contrairement au trafic d'armes ou la culture de cannabis, le viol d'une handicapée passe comme un délit parmi (beaucoup) d'autres, sur lequel il serait inutile de s'attarder, pas plus significatif (ou aussi "banal" ?) dans le profil d'un criminel que le non respect du code de la route...

Quand on sait que, malgré sa reconnaissance comme crime par la loi belge (depuis 1989 seulement), seul un viol sur dix fait l'objet d'une plainte (selon une estimation française), ce message subliminal (« le viol, c'est pas si grave, finalement, à ranger parmi les délits mineurs") m'a sidérée.


Une seule solution, la prison ?

Deuxième aspect, les débats qui s'ensuivent, tournant autour du trafic d'armes ou encore des libérations conditionnelles qui risquent, une fois de plus, de subir un tour de vis. Malgré les conséquences prévisibles pour la surpopulation carcérale et malgré les mises en garde d'experts qui jugent bien plus dangereux de lâcher dans la nature un détenu désocialisé une fois l'entièreté de sa peine accomplie, sans contrôle ni accompagnement...

L'échec est-il celui de la libération conditionnelle, ou celui de la prison ? La question mérite d'être posée. Car, sauf à vouloir condamner à vie (ou à mort) tous les délinquants, on sait qu'ils sortiront un jour : dans quel état ?

Hasard du calendrier, ce 15 décembre le Point Info Laïcité de Bruxelles avait invité Gérard De Coninck, grand pourfendeur de notre système carcéral, à dialoguer avec Florence Dufaux, de l'Observatoire des Prisons.

Gérard De Coninck n'est pas un petit rigolo gauchiste comme vous et moi : criminologue, maître de conférences à l'ULG, il a aussi été pendant cinq ans directeur de prison, histoire de plonger les mains dans le cambouis. Et ce cambouis est sale, très sale. Il en a tiré un livre (3).

Que dit-il ? D'abord, que 75% des détenus n'ont rien à faire en prison. En ce temps où la surpopulation carcérale est de plus en plus criante – et l'on sait que plus on construit de prisons, plus on les remplit – voilà qui est interpellant. Il y a les cas psychiatriques, qui doivent d'abord être soignés, tout comme les toxicomanes – et il serait temps que le débat sur la légalisation des drogues soit sérieusement posé. Il y a les sans papiers, victimes de l'absence d'une vraie politique migratoire. Il y a aussi tous les précaires, qu'on enferme avant de les jeter à la rue avec quelques euros et un ticket de bus – Gérard De Coninck raconte avoir ramassé un homme appuyé au mur de la prison, libre mais ne sachant où aller. D'autres, relâchés sans préparation après de longues années d'enfermement, sont incapables de se débrouiller dans un monde où tout leur fait peur, depuis l'obligation de prendre des décisions jusqu'à la circulation automobile...

Car ce sont ceux-là qui se retrouvent en prison, plutôt que les « criminels en col blanc » qui savent, eux, comment se défendre – à supposer qu'ils soient poursuivis – et peuvent, si nécessaire, présenter un « plan de réinsertion » crédible. Florence Dufaux cite le cas d'un condamné à une peine de prison pour « tentative de vol de chocolat ». Voilà un criminel dangereux !



« S'amender ? Foutaises ! »

Des criminels vraiment dangereux, il y en a aussi, bien sûr, et pour Gérard De Coninck la prison devrait être non pas la solution de facilité mais un dernier recours. Et une fois derrière les barreaux, le détenu ne perd pas sa qualité d'humain : la privation de liberté est à la fois la sanction et une mesure de protection de la société. Les humiliations, les contraintes inutiles, l'arbitraire voire les violences n'ont aucune justification. Si l'argument de la « dignité » n'est pas toujours entendu, celui d'une réinsertion nécessaire devrait faire réfléchir (4) : « Une fois jugé, le détenu a droit à une vie décente et au respect pour que l’exécution de sa peine puisse le préparer au retour en société. (...) La prison doit donner un autre exemple de vie en société et refuser que la fin (l’ordre) justifie les moyens violents».

Le constat est alarmant. La drogue est omniprésente, les « caïds » font régner leur loi et le personnel, insuffisamment formé, n'a de toute façon guère les moyens d'une approche plus humaine... Les bâtiments en ruine le disputent à de nouvelles constructions, plus sûres et plus « confortables » mais complètement déshumanisées. Le travail (à peine indemnisé) comme la formation sont trop rares, d'un accès difficile, l'oisiveté est la règle. L'infantilisation est généralisée, le détenu n'apprend pas à prendre des responsabilités, ni même à s'interroger sur ses propres actes.

Les visites intimes, hors surveillance ? « Faire en sorte qu’un détenu puisse entretenir des liens affectifs et sexuels, c’est autre chose que de “conduire sa femme au taureau” ! » - alors que dans des pays comme le Canada, des petites unités existent pour réapprendre une vraie vie de famille.

Bref, la réinsertion ? « S'amender ? Foutaises ! Le détenu est oisif, privé de liberté, plongé dans un univers impitoyable où règnent le bruit, la promiscuité, des conditions d’hygiène déplorables, la télé allumée 24 heures sur 24… Sans aide psychologique réelle et structurelle pour lui permettre de réfléchir en profondeur aux faits, à son avenir, à ses responsabilités... »

Après le massacre de Liège, on ne peut que reprendre ces termes, écrits bien avant ces derniers événements : « En Belgique, on est dans une politique avant tout réactive (par rapport aux évasions et incidents…) et très peu constructive ou prospective. Or, c’est tout le système pénitentiaire belge et, plus largement, tout notre système pénal qu’il faudrait repenser en profondeur. »

Quels politiques auront ce courage ?


Et nous, féministes...

Un dernier mot : cela devrait aussi nous interpeller, nous féministes. Car mêmes les plus anti-répressives, à qui des termes comme  « tolérance zéro » crèvent habituellement le tympan, se retrouvent à la réclamer lorsqu'il s'agit de violences conjugales ou sexuelles. Nous avons beau dire qu'il s'agit surtout d'enregistrer les plaintes, de ne pas laisser les victimes sans réponse ni protection... il n'empêche que nous ne sommes pas loin, parfois, de dénoncer le « laxisme » des juges et « l'impunité » dont jouiraient les coupables.

Cette exigence de courage politique nous concerne donc aussi : oui, en matière de violences faites aux femmes, il faut imaginer et renforcer les alternatives plutôt que de demander davantage d'enfermement. Des expériences existent : voir par exemple un article publié sur le site de Garance (4) concernant la « justice transformatrice », qui plaide pour une prise en charge communautaire des victimes comme des auteurs. A chacun/e son courage donc.


  1. http://www.sudpresse.be/regions/liege/2011-12-16/abdelhak-amrani-je-l-appelais-le-petit-mais-mon-frere-etait-un-monstre-925196.shtml

  2. La Libre Belgique, 15 décembre 2011

  3. Etre directeur de prison, Regards croisés entre la Belgique et le Canada, Gérard De Coninck, Guy Lemire
    Voir aussi
    http://www.editions-harmattan.fr/_uploads/complements/lesoir.pdf

  4. Les extraits qui suivent sont tirés de l'entretien au Soir

  1. http://www.garance.be/cms/?Un-nouveau-concept-la-justice











Voyage en Palestine : moins d'aide, davantage de soutien !

Par Irène Kaufer :: 15/12/2011 à 11:11

Du 28 octobre au 4 novembre, j'ai participé à un voyage en Palestine. Savoir est une chose, voir, entendre, sentir en est une autre. Durant les semaines qui viennent, mon blog tentera de transmettre ce que j'ai vécu. Je ne prétends pas à une quelconque objectivité, ni à apporter des réponses sur une réalité d'une grande complexité. Rien de plus qu'un témoignage d'une personne particulière, à un moment particulier.

 

5. En guise de conclusion...

Me voici arrivée au bout de ce reportage. Avant de quitter la Palestine – momentanément sans doute – j'aimerais encore terminer par quelques remarques.

D'abord, bien sûr, en évoquant ce qui m'a frappée en tant que militante féministe, attentive à la situation et aux luttes des femmes.

Le premier constat, évident dès le premier jour et présent tout au long du voyage, est l'omniprésence du foulard. Mais le deuxième constat, c'est... l'absence de pertinence du premier constat.

Sans être obsédée par l'importance du port ou non du foulard comme le sont certaines féministes (et certains qui ne se découvrent féministes que sur ce sujet...), j'ai été assez intriguée pour interroger nos interlocutrices, en foulard ou non, palestiniennes ou étrangères. Et très vite, je me suis rendu compte à quel point cette question leur paraissait sans intérêt. Le poids des conservatismes, oui ; les problèmes de mixité dans les activités culturelles et scolaires, oui ; la violence contre les femmes, oui, on pouvait en parler. Mais sur le port du du foulard, non, il n'y avait pas grand chose à dire. A Qalqilya, l'une de nos guides marchait les cheveux au vent ; des membres du groupe qui l'avaient rencontrée il y a six mois nous ont dit qu'à l'époque elle était voilée. Dans le camp de réfugiés de Deisheh, le spectacle de danse qui nous a été offert réunissait garçons et filles, une mixité (y compris dans les contacts physiques) apparemment sans rapport avec le fait de se couvrir ou non les cheveux...

Ce foulard, il saute aux yeux aussi à l'Université de BirZeit, surplombant Ramallah : une majorité de filles, la plupart portant un foulard souvent coloré et élégant. C'est moi, avec ma casquette pour me protéger du soleil, qui me sentais quelque peu déplacée sinon grotesque...

Mais ce qui frappe aussi, à BirZeit, c'est la séparation entre garçons et filles. Nous sommes arrivés à midi, les jeunes étaient dehors, en train de manger, de discuter, de rire. Impression saisissante : c'est comme s'il y avait des bancs, des pans de murs et des bouts de pelsouse marqués « filles » et d'autres marqués « garçons ». Pourtant, interrogée là-dessus, l'étudiante qui nous guide semble sincèrement étonnée et nous dit que non, il n'existe pas de séparation, seulement des affinités personnelles. Là, l'aveuglement est flagrant.

D'autant plus étrange que l'exposition en cours dans le centre culturel de l'Université est consacrée, précisément, à l'image des femmes palestiniennes dans l'art. On peut y voir, par exemple, une artiste qui s'est photographiée avec et sans voile : étrange effet. Un portrait de Leila Khaled, la première femme impliquée dans un détournement d'avion en 1976 - et l'une des rares, aussi, dont on retrouve le portrait parmi les héros et martyrs sur les murs des villes - portrait réalisé à l'aide de tubes de rouge à lèvres. Ou encore, la photo saisissante de la « Pénélope palestinienne » : une femme qui tricote au milieu des ruines d'une maison.

A Hébron, notre guide a évoqué rapidement les violences faites aux femmes – dans une société sans cesse soumise aux violences, il est hélas prévisible que les femmes (et les enfants) trinquent encore plus que dans nos sociétés apaisées.

Ce qui suggère le parallèle avec la société israélienne qui elle aussi, vit dans la familiarité, sinon le culte, d'une certaine violence. Dans le cadre de l'opération « Breaking the silence » (1), la militante féministe Shir Givoni de l'association New Profile (2) a présenté les effets, très parlants eux aussi, de la militarisation sur la société civile. Par exemple, ce manuel scolaire pour apprendre à compter... avec des chars, des drapeaux et des avions de combat. Ou cette publicité pour des pâtisseries qui exaltent le rôle de la mère accueillant le retour de son fils combattant. En Israël, filles et garçons font leur service militaire ; mais derrière ces apparences égalitaires – l'égalité par la violence, est-ce vraiment l'égalité ?- il y a la différence des fonctions – les femmes apportant le côté « domestique » dans les bases militaires – et les violences tues, comme le harcèlement sexuel à l'armée. Les images de propagande exaltant les joies de l'armée, destinées aux jeunes hommes, n'hésitent pas d'ailleurs à suggérer le parallèle entre puissance militaire et puissance sexuelle, les femmes n'étant pas plus valorisées que les chars (et même plutôt moins).

Retour sur la Palestine. Retour vers l'Europe, qui finance l'autorité palestinienne tout en restant si frileuse quand il s'agit de reconnaître un peuple, un Etat. Ce qui rejoint une impression générale de ce voyage : on a vu des intiatives co-financées en matière culturelle, des routes « offertes par le peuple américain », toutes sortes de projets, petits et grands, qui bénéficient de l'aide d'ONG occidentales. Et l'on se dit que ce peuple volontaire, déterminé, aurait moins besoin d'être aidé s'il était davantage soutenu.


(1) www.breakingthesilence.org.il

(2) www.newprofile.org


 

Voyage en Palestine : Attention, colons méchants !

Par Irène Kaufer :: 23/11/2011 à 17:14

Du 28 octobre au 4 novembre, j'ai participé à un voyage en Palestine. Savoir est une chose, voir, entendre, sentir en est une autre. Durant les semaines qui viennent, mon blog tentera de transmettre ce que j'ai vécu. Je ne prétends pas à une quelconque objectivité, ni à apporter des réponses sur une réalité d'une grande complexité. Rien de plus qu'un témoignage d'une personne particulière, à un moment particulier.

 

4. Attention, colons méchants ! (Wadi Foukin, Jérusalem, Hébron, Archipel de Palestine)

Impossible de les louper, en roulant à travers la Palestine : perchées sur des collines, souvent entourées de murs ou de barbelés (made in Bekaert, merci la Belgique), reconnaissables à leurs toits rouges (pour les signaler aux avions israéliens, qui peuvent ainsi les épargner en cas de bombardements), voici les colonies de peuplement qui transforment la Palestine en un véritable gruyère, un « archipel » comme le montre la carte du Monde Diplomatique (1), rendant la création d'un Etat palestinien difficilement imaginable. Les Belges doivent comprendre ça, eux qui se sont écharpés autour de l'absence de continuité territoriale entre Bruxelles et la Wallonie... En Palestine, la continuité territoriale, ça n'existe pas. A cause du Mur et des colonies, des trajets qui prenaient 5 minutes à pied demandent désormais 20 minutes en voiture...

Autres signes distinctifs, l'absence de minarets, bien sûr, mais aussi de citernes sur le toit. Contrairement aux villages palestiniens, les colonies ne craignent pas qu'Israël leur coupe l'eau.

Au moment où nous étions sur place, l'UNESCO venait de reconnaître la Palestine ; en « représailles », Israël annonçait la création de 2000 nouveaux logements dans les colonies. Mais Israël n'a pas besoin de ce genre de prétexte : même pendant les pourparlers de paix, la colonisation n'a jamais cessé.

Nos interlocuteurs palestiniens comme israéliens nous ont assuré que la majorité des colons ne sont pas des idéologues du « grand Israël » mais des « occupants économiques », qui trouvent là des logements à bon marché et faciles d'accès qui manquent cruellement ailleurs. Même s'il faut vivre en milieu hostile, protégés par l'armée et les clôtures. En dehors même de ce que cela implique en termes d'impossibilité de paix, il y a quelque chose de glaçant dans cette façon, pour les descendants des déportés, de s'enfermer eux-mêmes dans des ghettos. Je ne pouvais m'empêcher de penser : est-ce que ce peuple juif n'a pas vu assez de barbelés, dans son histoire, pour éviter de s'y enfermer de son propre gré ?

Le manque de logements a été à la base du mouvement des "Indignés" israéliens qui n'ont, curieusement, guère fait le rapprochement entre leurs problèmes sociaux et le coût de l'occupation militaire - et de ces colonies, précisément... 

Mais les colons « idéologiques » existent aussi, et on a pu en mesurer les dégâts. Nous en avons observé à Wadi Foukin, où habite la famille de l'un de nos guides (nous avons le luxe d'en avoir deux, car l'un en peut pas entrer dans Jérusalem et l'autre... ne peut pas en sortir). Juste au-dessus du village, à quelques dizaines de mètres de l'école, il y a une colonie en plein développement. Pendant longtemps, elle déversait ses eaux usées dans les champs de Wadi Foukin, cultivés comme il y a 2000 ans - donc des produits « bio » même s'ils n'en ont pas le label. Il a fallu l'intervention de militants israéliens de la ville voisine de Tsur Hadassah pour faire cesser ces déversements, qui n'arrivent plus, nous explique notre guide, qu'une fois par mois environ. Ce qui nous paraît insupportable (déverser ses eaux usées dans le champ du voisin) est présenté ici presque comme une victoire.

Mais il y a plus méchant encore. Dans certains quartiers de Jérusalem, les colons ne se contentent pas de s'installer à côté des Palestiniens, ils viennent sous des prétextes divers les chasser de leurs maisons. C'est d'autant plus écoeurant que la plupart de ces habitants sont venus ici en quittant les camps des réfugiés et toutes les aides qui y étaient liées (voir article précédent). Et voilà que maintenant, sous des prétextes divers – des fouilles archéologiques révélant un pan d'histoire juive à valoriser, comme à Silwan, ou des titres de propriété bidon comme à Sheikh Jarra...- , on les chasse de leurs maisons, en n'hésitant pas à lâcher de chiens sur les enfants. L'un de ces colons, apercevant nos appareils, vient poser pour la photo. Puis il rentre dans la maison et en ressort avec un drapeau israélien, pour indiquer : « ici, c'est chez nous ! » avec la plus grande arrogance. Sur un mur, un slogan invite la gauche à aller se faire voir.

Il faut tout de même noter qu'à Sheikh Jarra commer à Wadi Foukin, les Palestiniens peuvent compter sur le soutien de militants israéliens, même s'ils sont très minoritaires. A Sheikh Jarra, nous avons participé au rassemblement qui se tient tous les vendredis face à la rue des colons, au bord d'une route très fréquentée. Certains automobilistes klaxonnent en faisant le signe de la victoire, d'autres lancent des regards et des gestes hostiles. Parmi les manifestants, Palestiniens et Israéliens sont unis.

Mais le pire restait encore à découvrir, et cela se passe à Hébron. Ici, les colons se sont installés en pleine ville, la coupant en deux. On a vu des choses incroyables. Des gens qui doivent rentrer chez eux par la fenêtre, grâce à une échelle à l'arrière de leur maison, parce que l'avant leur est interdit. Un quartier entier détruit, aux rues murées, les rares habitants qui restent devant placer des grilles aux fenêtres pour les protéger des jets de pierres. Une rue divisée en deux par un muret, aussi dérisoire qu'effarant, un côté réservé aux Palestiniens, l'autre aux Israéliens. Et on ne rigole pas : une jeune garçon qui le franchit pour tenter de nous vendre quelques babioles est aussitôt interpellé par un soldat et collé contre le mur.

Et puis, il y a l'ancienne rue principale, un spectacle de désolation : toutes les échoppes fermées, – une étoile de David ornant certaines devantures. On aurait envie de rappeler à ces fanatiques que les étoiles de David sur des portes de magasin, c'est ce qu'on pouvait voir en Allemagne dans les années 30 comme « marquage » infâmant des magasins juifs... Quelle honte que de reprendre cela à son compte !

Et puis il y a le souk, ou ce qui en reste. Les colons sont juste au-dessus. Ils ont pris l'habitude de balancer des pierres, de vider leurs poubelles, si bien que les Palestiniens ont dû installer un grillage pour se protéger. Les colons ont alors imaginé de lancer des sachets en plastique avec de l'urine... Comment imaginer une coexistence possible ? Des panneaux rappellent qu'en 1929, 67 Juifs installés à Hebron ont été massacrés par la population. Mais ils omettent de rappeler qu'en 1994, un certain Baruch Goldstein a pénétré dans le Caveau des Patriarches, a tué 29 musulmans en prière et blessé plus de cent autres, avant de suicider. Chez les colons, il est toujours considéré comme un héros, et sa tombe est devenue un lieu de pèlerinage pour des extrémistes israéliens.

Et pourtant Hebron vit, ou tente de le faire. On passe un checkpoint et nous voici dans une ville grouillante de vie, de monde, de magasins, une ville presque comme les autres. L'Alliance France-Hébron donne des cours de français - et en profite pour nourrir ses apprenant/e/s... -, tente d'éduquer les jeunes au respect de l'environnement et des richesses archéologiques de la ville, de développer un tourisme alternatif en formant des guides pour les touristes : surtout des jeunes filles car les jeunes garçons subissent vraiment trop de contrôles, de fouilles, pour pouvoir travailler en paix. Notre propre guide se fera arrêter et confisquer ses papiers et l'un d'entre nous, qui n'a sans doute pas suffisamment une tête de touriste, se fera contrôler à son tour...

Et puis au-dessus d'une rue où déboulent trois soldats lourdement armés, un bref miracle : un jardin d'enfants avec balançoire et mini potager, comme une brève respiration, la fierté de l'Alliance France-Hébron. Une goutte d'eau fraîche dans une océan de violences et d'humiliations...

(1) http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2009-04-30-L-archipel-de-Palestine-orientale

 

A suivre


Voyage en Palestine: La culture comme résistance

Par Irène Kaufer :: 18/11/2011 à 19:33

Du 28 octobre au 4 novembre, j'ai participé à un voyage en Palestine. Savoir est une chose, voir, entendre, sentir en est une autre. Durant les semaines qui viennent, mon blog tentera de transmettre ce que j'ai vécu. Je ne prétends pas à une quelconque objectivité, ni à apporter des réponses sur une réalité d'une grande complexité. Rien de plus qu'un témoignage d'une personne particulière, à un moment particulier.

3. La culture comme résistance (Aïda, Jenine)

« Demain sera meilleur qu'aujourd'hui ». Debout devant un drapeau palestinien, Abdelfattah Abusrour revient sans cesse à sa phrase fétiche, comme le refrein d'une chanson. Ce qui pourrait passer pour de l'auto-persuasion, s'il se contentait de le répéter, est pour lui une ambition : demain sera meilleur parce que tout est fait pour qu'il en soit ainsi.

Nous sommes dans le centre culturel Al Rowwad (« Les pionniers ») du camp de réfugiés de Aïda (1). Son coordinateur a fait ses études en France, mais une fois son diplôme obtenu, il est revenu ici, comme c'est le cas de nombreux interlocuteurs rencontrés au cours de ce voyage. Il a abandonné la biologie pour le théâtre car pour lui, la culture est une forme de résistance. Sa fierté : qu'aucun des jeunes qui ont participé à l'un des programmes du centre n'ait été tué.

Entre deux tirades de Cyrano de Bergerac, il nous montre un film nous qui retrace l'histoire et les activités de son projet : les ateliers de danse, de photo, de vidéo – où les filles sont présentes à côté des garçons ; l'équipe de foot féminine aussi, à côté des activités de broderie (et là, pas de garçons, mais il n'en va pas autrement chez nous...)

Ensuite, nous avons droit à un court spectacle de danse présenté par un groupe de garçons et de filles - l'une voilée, les autres pas. Autant que le spectacle lui-même, ce qui fait plaisir à voir, ce sont les visages de ces jeunes, dont la vie ne doit pas être drôle tous les jours : concentrés, sereins, souriants, heureux. Certains ont déjà eu l'occasion d'aller se produire en Europe : on imagine ce que cela peut représenter pour des jeunes qui n'ont pas le droit de se rendre à Jérusalem, pourtant tout proche, ni de retourner dans le village dont leurs parents sont orginaires. Oui, Abdelfattah Abusrour a raison : demain ne peut être que meilleur.

Autre camp, autre projet, le Freedom Theatre de Jenine. Fondé par une militante israélienne, Arna Mer-Khamis, il a été repris par son fils Juliano. En avril 2011, alors qu'il sortait de son théâtre, Juliano a été abattu en pleine rue. Jusqu'à aujourd'hui on ne connaît pas ses assassins et selon sa collaboratrice Rawand Arqawi, ni les Israéliens, ni les Palestiniens n'ont vraiment envie de savoir la vérité.

Dans un contexte de peurs, de traumatismes - rappelons-le, Jenine fut en 2002 victime d'une répression très dure de la part des Israéliens - le Freedom Theatre veut offrir aux jeunes « un espace où ils peuvent s'exprimer, explorer leur créativité et leurs émotions par le biais de l'art ». Les spectacles préparés ici sont ambitieux : on peut voir des extraits de "En attendant Godot" (2). Là encore, un film retrace l'histoire du projet et les activités. On y entend un jeune garçon affirmer : « Moi, je rêvais d'être martyr. Aujourd'hui je veux être acteur et mourir de mort naturelle ». Une jeune fille : « Ici, les filles passent de la maison du père à la cuisine du mari. Je serai une actrice célèbre. Je ne finirai pas dans la cuisine ! » Toutes et tous ne seront peut-être pas célèbres, mais ils ne finiront probablement ni en martyr, ni dans la cuisine du mari.

Tout le monde ne voit pas d'un bon oeil ces activités, et notamment la mixité. Des parents ont tenté de s'opposer à ce que leur fille fréquente le théâtre. Il y a eu des pressions, que Rawand évoque discrètement. Mais le théâtre n'a pas cédé et le projet continue de se développer, malgré la disparition de Juliano. Car la culture n'est pas seulement une forme de résistance à l'occupation israélienne, elle permet aussi d'affronter sa propre société, ses tabous, ses pesanteurs et ses injustices.


(1) Plus d'infos sur Al Rowwad : http://www.amis-alrowwad.org/spip.php?rubrique5


(2) Plus d'infos sur le Freedom Theatre : http://www.thefreedomtheatre.org/


Voyage en Palestine : Réfugié/e/s pour la vie

Par Irène Kaufer :: 14/11/2011 à 17:15

Du 28 octobre au 4 novembre, j'ai participé à un voyage en Palestine. Savoir est une chose, voir, entendre, sentir en est une autre. Durant les semaines qui viennent, mon blog tentera de transmettre ce que j'ai vécu. Je ne prétends pas à une quelconque objectivité, ni à apporter des réponses sur une réalité d'une grande complexité. Rien de plus qu'un témoignage d'une personne particulière, à un moment particulier.

2. Réfugié/e/s pour la vie (Dheisheh, Aïda, Jénine)

Au-dessus du portique d'entrée du camp de Aïda, on aperçoit le symbole même du destin palestinien : une clé géante. Beaucoup de réfugiés ont gardé la seule chose qui leur reste des maisons dont ils ont été chassés, cette clé dérisoire qui n'ouvre plus aucune porte. Car la maison est désormais habitée par d'autres, à moins qu'elle ait détruite, remplacée par un immeuble moderne ; mais tout l'espoir palestinien semble tenir dans cette clé.

Nous avons visité trois de ces camps de réfugiés, dont deux aux portes de Bethléem. En période calme, ils ne se distinguent guère de leur environnement. Mais dès que la tension monte, Israël peut les boucler, multiplier les incursions, imposer le couvre-feu, couper l'eau, organiser fouilles et contrôles... Si l'entrée du camp de Dheisheh en car ne nous pose aucun problème, nous découvrons vite qu'il n'en est pas toujours ainsi : on peut encore voir le tourniquet qui était le seul accès d'entrée ou de sortie lors de la deuxième Intifada. Si l'on rentrait après l'heure du couvre-feu, on restait dehors et le lendemain, en rentrant, il fallait se justifier.

En 1952, lors de l'établissement du camp par l'ONU, 4 300 réfugiés ont trouvé ici un abri sous tente. Aujourd'hui, les maisons sont en dur ; 13 000 personnes s'entassent sur moins d'un km². Comme le camp ne peut s'étendre horizontalement, il pousse en hauteur. Bien sûr, certains habitants pourraient quitter le camp, aller s'installer ailleurs. Mais cela reviendrait à perdre son statut de réfugié, donc l'aide de l'UNWRA (l’Agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens) qui assure les soins de santé, l’éducation et la fourniture de denrées de base ; cela signifierait aussi, symboliquement, renoncer à cet espoir de rentrer un jour « chez soi ». 

Vivre des aides de  l'ONU n'est pas vraiment un choix. Les emplois sont rares et le Mur n'a rien arrangé : il devient plus difficile d'aller travailler en Israël. Aussi, parfois, n'importe quel travail est bon à prendre : le Mur lui-même a été construit par... des ouvriers palestiniens. C'était ça ou ne pas avoir de quoi nourrir sa famille. On imagine l'humiliation de devoir collaborer ainsi à son propre enfermement.

A Dheisheh, on s'oriente pas « quartiers », correspondant aux villages d'origine dont les réfugiés ont été chassés en 1948, lors de la création de l'Etat d'Israël. Lors de leurs incursions, les soldats israéliens se perdaient dans les ruelles tortueuses : aussi ils ont « baptisé » les rues, par des noms inscrits à même les murs. Effacer l'un de ces noms valait six mois de prison. Dheisheh a la réputation d'être un camp d'activistes, et un grand nombre de ses habitants ont connu ou connaissent encore les prisons israéliennes. Lors de la récente libération de prisonniers palestiniens en échange du soldat israélien Gilad Shalit, quatre habitants de Dheisheh ont retrouvé la liberté, mais trois d'entre eux n'ont pas eu le droit de revenir chez eux. Ils ont été exilés à Gaza.

Au Nord de la Palestine, le camp de Jenine est entré dans l'histoire pour la répression brutale qu'il a subi lors de l'opération « Rempart » en 2002. Tout était détruit, ravagé. Aujourd'hui les rues sont reconstruites, grâce à l'aide des Emirats arabes ; elles ont été élargies, sur ordre d'Israël, pour laisser le passage aux tanks. Comme souvent lors de nos déplacements, nous sommes entourés d'enfants – des garçons surtout – dont certains demandent de l'argent, d'autres essaient de nous vendre quelque chose ou veulent simplement se faire prendre en photo. Quelques-uns, bien que rares, sont menaçants. Il est arrivé deux ou trois fois que des gamins, très jeunes, nous lancent des cailloux : des adultes intervenaient aussitôt. On peut penser – et certains membres du groupe l'ont ressenti ainsi - qu'un tel voyage a un côté « voyeur » : mais beaucoup de Palestiniens nous souhaitaient la bienvenue, nous offraient du café et insistaient sur leur demande pour qu'on vienne les voir, les écouter, pour témoigner ensuite. Surtout ne pas les oublier.

Les traces de la guerre et de la répression sont omniprésentes, avec les photos ou des dessins des morts et des prisonniers à chaque coin de rue. A Jenine, notre guide nous arrête devant la maison d'un « martyr » : cet habitant a, paraît-il, réussi à attirer 13 soldats israéliens avant de se faire sauter avec eux. Sans avoir ni sympathie ni indulgence pour les martyrologies de tout poil – qui ne peuvent qu'accoucher d'un peu plus de haine et de violence – on est pourtant saisie par cette sorte de fierté désespérée qui nous dit : ici, on ne s'est pas laissé faire. Il faut cependant remarquer que parmi les nombreuses peintures et dessins (pour les textes, je n'en sais rien, ne pouvant lire l'arabe), j'ai perçu très peu de haine, justement. Des messages de paix, de l'espoir, de l'humour parfois , oui; et aussi une détermination sans faille. Ainsi cette fresque d'un homme qui écrit sur un mur : « La Palestine est mon pays ». On lui lie les mains. Ne pouvant plus écrire, il crie : « La Palestine est mon pays ». On lui colle un sparadrap sur la bouche. Sur le dessin suivant, il ne peut plus que penser : « La Palestine est mon pays ». C'est déjà trop : il est tué. Aussitôt un autre prend sa place...

Dans les camps comme sur le Mur, c'est tout une histoire qui s'écrit. Mais dans ces camps de réfugiés, la culture, et notamment le théâtre, jouent un rôle essentiel pour permettre aux habitants, et surtout aux plus jeunes, de tenir debout. Ce sera l'objet d'un prochain article, mais déjà, j'insiste sur la volonté des animateurs/trices, maintes fois répétée, d'impliquer aussi les filles. Ainsi à Aïda, elles font de la danse, du théâtre, de la broderie... mais elles ont constitué aussi une équipe de foot.

 

(A suivre)

Voyage en Palestine : Du Mur des Lamentations au Mur lamentable

Par Irène Kaufer :: 09/11/2011 à 9:22

Du 28 octobre au 4 novembre, j'ai participé à un voyage en Palestine. Savoir est une chose, voir, entendre, sentir en est une autre. Durant les semaines qui viennent, mon blog tentera de transmettre ce que j'ai vécu. Je ne prétends pas à une quelconque objectivité, ni à apporter des réponses sur une réalité d'une grande complexité. Rien de plus qu'un témoignage d'une personne particulière, à un moment particulier.

 

1. Du Mur des Lamentations au Mur lamentable (Jérusalem-Bethleem-Qalqilya)

Il court tout le long des routes, serpente sur les collines, coupe des villages en deux, enclave des maisons, isole et humilie : en Israël, le Mur de la Honte est bien plus visible, plus concret et plus significatif que le Mur des Lamentations.

700 km de long de « barrière de sécurité », dont une partie en béton surmonté de barbelés, érigée sous prétexte d'éviter les attentats suicide. Mais aussi - surtout ? - une façon de faire disparaître l'autre, le couper de ses terres et de l'accès à l'eau. Car la barrière ne se contente pas de suivre la « ligne verte », frontière reconnue par la communauté internationale ; elle empiète largement sur le territoire palestinien et va même jusqu'à encercler complètement une ville comme Qalqilya, 50 000 habitants coincés et coupés de leurs champs, dans l'une des régions les plus fertiles de Palestine.

Un seul point de passage pour les véhicules, qu'Israël peut bloquer à sa guise. Quant au check-point pour les piétons, la tension y est palpable, bien que l'on soit arrivés à une période plutôt calme. « No pictures ! » nous lance par haut-parleur une voix courroucée, tandis que les Palestiniens qui attendent de passer nous demandent de partir, notre présence rendant leur situation plus difficile. Des syndicalistes belges ont aménagé le passage en installant un lieu couvert et des toilettes, car les files et l'attente peuvent être longues.

Ici comme en beaucoup d'autres endroits, la gestion du check-point est sous-traitée à des compagnies de sécurité privées. C'est tout juste si notre guide, responsable aux relations internationales à la mairie, ne regrette pas le bon vieux temps de l'armée : avec l'officier, en cas de problèmes, on pouvait essayer de trouver des solutions. Rien de tels avec les « privés ». Avec eux, pas de quartier, le règlement ne connaît pas d'exceptions, sinon celles de leur propre arbitraire.

Le guide nous emmène vers l'un des coins du mur, situé juste à côté d'une école. Quelle horrible expérience quotidienne pour les enfants ! D'ici part aussi un boulevard qui auparavant, reliait Qalqilya à son environnement. Aujourd'hui ce boulevard est mort. Entre les rares voitures, on voit passer un attelage à cheval et un homme qui apprend à sa petite fille à rouler à vélo. Mais cela n'a rien de bucolique : ici, une ville est en train d'être asphyxiée.

Longer le mur sur des kilomètres donne une sensation d'étouffement. 


  Que dire alors des habitants de Bethléem et notamment de ceux qui habitent le long du mur ? Une maison en particulier, autrefois bien située sur la route vers Jérusalem, est désormais enfermée au bout d'une impasse qui ne mène nulle part et où l'eau s'accumule rapidement en cas de pluie, formant une mare peu ragoûtante, le mur bloquant toute évacuation. Celle qui tient le commerce propose des objets artisanaux et aussi des chambres d'hôtes avec petit déjeuner biologique. Mais il faut avoir l'esprit militant bien accroché pour loger là, et se réveiller le nez dans le mur...

Le mur court ensuite sur les collines et bloque l'accès vers Jérusalem. Les Palestiniens qui n'ont pas les bons papiers n'ont pas le droit de le franchir. On peut passer à pied, genre contrôle d'aéroport avec obligation d'ôter ses chaussures, sauf qu'ici, il n'y a pas de rapport humain, seulement une voix passant par un haut-parleur et un tourniquet où on passe un par un. Quant au bus qui relie Bethléem à Jérusalem, il doit aussi s'arrêter au check-point pour un contrôle d'identité : on voit monter des gardes lourdement armés et les hommes jeunes (moins de 45 ans) doivent descendre et passent à pied. Même si, avec nos passeports belges et nos têtes de touristes innocents, nous n'avons pas subi les mêmes contrôles soupçonneux que ceux que vivent quotidiennement les Palestiniens, c'est une expérience désagréable.

Pourtant, ce mur-là ne retentit guère de lamentations. Il accueille des slogans, des dessins, des peintures dont certaines sont de vraies oeuvres d'art. Elles appellent surtout à la paix et imaginent mille façons de traverser ce maudit mur, que ce soit par le saut à la perche, l'envoi vers le ciel des cerfs-volants multicolores ou la charge d'un rhinocéros faisant exploser le béton... Certains commerçants s'en servent pour indiquer le chemin de leur boutique, un restaurateur a choisi d'y afficher son menu.. L'imagination pallie le manque de liberté. Le tenancier d'une boutique de souvenirs propose même une bombe de peinture aux passants pour laisser la trace de sa propre colère.

Mais la palme de l'imagination est l'oeuvre des Israéliens eux-mêmes : à l'entrée du check-point, où tous seront arrêtés, certains fouillés et d'autres empêchés de passer, un grand panneau proclame en trois langues : « Welcome in Jerusalem ». Bienvenue chez les cyniques...


Contre la peine de mort, vraiment ?

Par Irène Kaufer :: 23/10/2011 à 16:06

Il y a quelques semaines à peine, une très large mobilisation s'organisait pour tenter d'éviter l'exécution, aux Etats-Unis, de Troy Davis. Une exécution plusieurs fois reportée, des témoins qui se sont rétractés, une innocence clamée jusqu'à la dernière seconde : Troy Davis était le symbole parfait pour ceux et celles qui pensent que la peine de mort est une barbarie en soi – pas seulement quand il s'agit de lapidation.

Le même jour, un autre détenu était exécuté au Texas. Il s'appelait Lawrence Brewer et était nettement moins sympathique – et moins médiatisé. Aucun doute sur sa culpabilité : il n'a jamais nié son acte, un meurtre raciste accompagné d'actes de tortures. Rien pour plaire, donc, aux adversaires de la peine de mort, qui se recrutent plutôt dans les rangs progressistes.

Pourtant, c'est bien Brewer, et non Davis, qui représente toute l'horreur de la peine capitale. Comme l'écrit la philosophe Catherine Kintzler : « Il ne faut pas condamner à mort un Noir innocent ; il ne faut pas non plus condamner à mort un Blanc coupable – parce qu'il ne faut condamner personne à mort ».

Aujourd'hui, j'aurais envie d'ajouter : « Il ne faut pas non plus condamner à mort un tyran sanguinaire – parce qu'il ne faut condamner personne à mort ». Et c'est encore plus inacceptable sans aucune forme de procès.

Je pense, bien sûr, à la fin lamentable de Kadhafi, en sang, traîné à terre et selon toute probabilité achevé, avant que son cadavre ne soit publiquement exhibé et pris en photo (1).

On peut épiloguer longuement sur la pertinence et les arrière-pensées pétrolières de la guerre menée par l'Otan en Libye, ou encore sur une mort qui arrange beaucoup de monde, étant données les compromissions passées d'un grand nombre de responsables politiques ou économiques avec celui qu'ils traitent désormais de bouffon sanguinaire. Allez, rien qu'un exemple bien de chez nous, la récente vente d'armes à la Libye approuvée par la Région wallonne, qui ne voyait aucune raison de s'y opposer. C'était il y a deux ans à peine, et je m'en indignais sur ce même blog (2). Quand aujourd'hui certains font mine de s'étonner que le fameux « pistolet en or » de Kadhafi ait pu être de fabrication belge, on se demande où ils vivaient ces dernières années.

« Pense à ce qu'ont subi les Libyens durant 42 ans ! » me rétorque-t-on. Outre que ces souffrances n'étaient apparemment pas suffisantes, il y a deux ans, pour risquer de mettre nos emplois en danger, il ne s'agit nullement pour moi de condamner la joie des Libyens. Je pense seulement que si la parole des victimes doit être écoutée, entendue, une société civilisée se reconnaît justement au fait qu'elle ne livre pas le bourreau à ses victimes ou à leurs proches. On a jugé Dutroux plutôt que de le laisser lyncher par la foule et on ne l'a pas condamné à mort parce que la peine de mort, heureusement, est abolie chez nous.

« Mais il y a des exceptions », me rétorquera-t-on encore. Les crimes contre l'humanité ne peuvent être jugés au même titre que la criminalité commune, d'où d'ailleurs leur statut imprescriptible. Mais pour déterminer s'il y a crime contre l'humanité il faut, justement, passer par un procès, qui peut avoir de plus une valeur pédagogique non négligeable. Même le Mossad, pourtant peu enclin à épargner des vies ennemies, n'a pas tué Eichmann mais l'a enlevé et ramené en Israêl, ce qui était probablement plus compliqué que de l'éliminer sur place.

Parmi tous les films qui se sont positionnés contre la peine de mort, le plus fort que j'aie vu est le sixième épisode du Décalogue de Kieslowski, qui a réalisé dix films illustrant les dix commandements. « Tu ne tueras point » : on y voit une exécution aussi barbare que le crime lui-même, le meurtre crapuleux d'un chauffeur de taxi. Le condamné ne crie pas son innocence, il ne se cherche pas d'excuses, il hurle simplement sa peur et l'on voit toute la froideur et l'inhumanité de la « loi », même quand elle est du bon côté.

Etre contre la peine de mort, ce n'est pas simplement s'opposer à l'exécution de possibles innocents, mais aussi à celle de coupables avérés et même à celle d'indiscutables salauds. Y compris des tyrans.

(1) Je remarque que sur les images des "visiteurs" du cadvre de Kadhafi, on ne voit que des hommes. Peut-être les femmes n'ont-elles pas été autorisées à le voir, ou bien n'ont pas été filmées ; mais je préfère penser, jusqu'à preuve du contraire, qu'elles n'en avaient surtout pas envie.

(2) http://irenekaufer.zeblog.com/411738-l-39-ethique-cet-a-libye/

 

Post-scriptum : Un ami qui réagit à ce texte a été heurté par les termes "société civilisée" et me fait remarquer que l'Europe elle-même n'a pas été avare en atrocités.

Je tiens donc à préciser qu'il ne s'agit nullement d'opposer un Occident "civilisé" à d'autres peuples "barbares", mais des attitudes largement partagées. Sans remonter dans la passé, les Etats-Unis exécutant Ben Laden, la Roumanie et la parodie de procès des Ceaucescu, n'ont guère fait mieux. Il ne s'agissait donc aucunement d'une volonté de donner des leçons. Mais la façon dont les choses se sont passées en Libye me semble mal augurer d'une société apaisée, d'autant plus quand on voit le profil (et le passé) de certains dirigeants du CNT.

 

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Attention, chômeurs méchants

Par Irène Kaufer :: 13/10/2011 à 11:43

Quelquefois l'actualité propose de rôles de rapprochements, pour peu qu'on la regarde d'un point de vue légèrement décalé. Tenez, ce 12 octobre, deux informations sans rapport apparent, et pourtant : d'une part, la fermeture programmée de la sidérurgie à chaud à Liège, de l'autre l'ouverture de la chasse.

« Drame social », titrent les journaux à propos du premier sujet. Cela me fait penser aux termes trop souvent employés pour qualifier, sinon excuser, le meurtre d'une femme par son (ex) compagnon : « drame familial ». Eh bien non, ce n'est pas un « drame » mais un « crime », dans les deux cas.

L'ouverture de la chasse, elle, a été marquée par un autre genre de drame : un cerf a chargé et tué un chasseur. C'est assez rare pour faire un titre de l'actualité. Les journalistes appartenant rarement eux-mêmes à la catégorie des cerfs, nous ne saurons rien de l'opinion des animaux. Les chasseurs, par contre, s'expriment longuement, et notamment un « traqueur » qui explique cette chose ahurissante : le cerf est un animal « méchant ». En effet, lorsqu'il est traqué, au lieu d'offrir son poitrail aux balles ou mieux, de se transformer instantanément en cuissot braisé aux herbes du jardin, il se met à frapper de ses bois tout ce qui passe à sa portée. Voilà : il est « méchant », contrairement au chasseur qui, lui, est un « gentil ».

Je me permets ce rapprochement parce qu'il y a quelques jours seulement, les travailleurs d'Arcelor Mittal séquestraient leur direction en attendant une réponse à leurs inquiétudes. De toute évidence, ils étaient « méchants ». La regrettée Bénédicte Vaes avait titré l'un de ces billets, au moment de la fermeture des Forges de Clabecq : "Les travailleurs réagissent comme des animaux blessés". En frappant de leurs bois, donc, comme le cerf. La direction elle, n'agissait pas comme un "animal cupide". Il est vrai que les animaux ne sont pas cupides.

Eh bien voilà, les travailleurs l'ont, leur réponse : plus besoin de s'inquiéter, ils savent désormais qu'ils vont se retrouver au chômage. Et c'est qu'on retrouve nos chasseurs. Car les chômeurs, on le sait, sont un gibier de choix en ces temps d'austérité : la chasse aux chômeurs est un sport autrement plus répandu que la chasse aux fabricants de chômeurs. Ces sidérurgistes qui ne demandent qu'à travailler devront se justifier, demain, de ne pas avoir de travail. Et je repense à notre cerf : traqué, il se pourrait qu'un jour le chômeur, lui aussi, devienne « méchant ».

 

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iPad'pitié pour les pauvres

Par Irène Kaufer :: 07/10/2011 à 0:10



D'accord, c'est très vilain de tirer sur une ambulance, et sur un corbillard, c'est vraiment moche.

Mais tant pis. C'en est trop. Les fleurs dégoulinent de toutes parts. Un génie d'informatique. Un homme qui a changé le monde. Un sage converti au bouddhisme, capable de regarder la mort en face. Un croisement d'Einstein et du Dalaï Lama, la bosse du design en prime. N'en jetez plus !

Steve Jobs était certainement un génie dans son genre. Si ce n'est pas en informatique, du moins en marketing. Il a créé une série d'objets sinon tous extrêmement utiles, du moins follement désirables. Ce n'est pas un « héritier" , mais un self-made-man : la personnification même du mythe américain.

Oh, il y a bien l'un ou l'autre bémol, mais à peine. C'était un manager exigeant, ou même autoritaire : par les temps qui courent, ce n'est pas défaut. Il s'ingéniait à créer des pénuries imaginaires qui poussaient les clients à faire la file en pleine nuit devant les magasins pour ne manquer aucun de ses nouveaux jouets : par les temps qui galopent, cela ne s'appelle pas du foutage de gueule mais une stratégie de marketing. Enfin, on lui reprochera vaguement de n'avoir jamais cédé un cent à des oeuvres caritatives, contrairement à son pote Bill Gates. Soit, personne n'est parfait.

Mais vous n'entendrez guère parler de Foxconn, l'usine chinoise qui fabrique vos iPhone, dans la plus grande iMisère.

L'usine où des centaines de milliers d'ouvriers et d'ouvrières travaillent sous un régime de discipline militaire, « digne de camps de travail », ont même estimé des chercheurs chinois (1).

L'usine où les horaires hebdomadaires sont de l'ordre de 60 heures et parfois plus, parce que les salaires étaient tellement bas que sans heures supplémentaires, il est impossible de gagner décemment sa vie.

L'usine où les erreurs se traduisent en amendes amputant ces maigres salaires, et même parfois en châtiments corporels.

L'usine où une explosion, en mai dernier, a fait trois morts, sans ralentir pour autant la course à la nouveauté.

L'usine qui s'est fait connaître chez nous par ses vagues de suicides (2), sans compter les « morts par surmenage ». Interpellé, Jobs a vaguement promis de s'atteler au problème. Les dirigeants locaux ont fini par réagir, ne ménageant pas leur peine : ils ont invité des moines bouddhistes à célébrer des offrandes, engagé des centaines de psychologues, installé une ligne de téléphone SOS-suicide, tendu des filets autour des bâtiments pour empêcher les sauts dans le vide, fait signer aux ouvriers un engagement à ne pas se suicider... avant de prendre une mesure encore plus radicale en augmentant les salaires de 70%, histoire de faire baisser la pression aux heures supplémentaires déraisonnables. 70% : c'est dire le niveau jusque là...

On me dira qu'on ne peut tenir Steve Jobs pour directement responsable de cette situation. D'abord, il n'est pas le seul : Foxtronn travaille aussi pour d'autres marques informatiques, dans les mêmes conditions déplorables. Ensuite, il avait autre chose à faire que de se mêler de détails comme les horaires, les salaires ou le bien-être au travail. Apple se contente, comme tant d'entreprises occidentales, d'imposer à ses sous-traitants des prix plancher et des délais intenables. Aux sous-traitants de se débrouiller, les commanditaires s'en lavent les mains. C'est bien pour ça qu'ils sous-(mal)traitent.

J'ai eu l'occasion, il y a quelques années, de constater en Inde comment ces entreprises locales sont prises à la gorge par nos grosses boîtes qui se permettent, en plus, de leur faire la morale sur le respect des lois et des droits humains. Lorsque j'ai demandé à l'un de ces "M. RSE" (pour responsabilité sociale des entreprises) ce qui se passerait si l'Inde imposait des conditions plus strictes en matière de temps de travail ou de salaire minimum, il a répondu très honnêtement : "On irait probablement voir ailleurs". A moins de remplacer les travailleurs par des robots, projet actuellement dans les cartons de Foxtronn. Un robot ne revendique pas, il ne se suicide pas non plus. Et Apple n'aura évidemment aucune responsabilité dans le sort des travailleurs licenciés.

Alors voilà, j'aimerais imaginer un créateur vraiment visionnaire, vraiment innovateur, qui considérerait, une fois assurée la rentabilité de son entreprise et fortune faite, de cesser d'en vouloir toujours plus et se préoccuperait du sort de ceux qui travaillent pour lui. Quelqu'un qui trouverait normal de partager son succès avec tous ceux qui ont contribué à le rendre possible, y compris les « petites mains ». Un patron qui considérerait simplement qu'une vie humaine vaut une autre vie humaine, et que la réussite de l'une – la sienne – ne va pas en écrasant celle des autres. Allez : avant qu'on en soit là, bien des pommes pourriront encore dans les vergers. Mais il ne faut pas cesser de rêver.



(1) voir http://www.liberation.fr/economie/0101639157-suicides-a-la-chaine-chez-le-geant-foxconn

(2) Chiffres contestés par certains, car sinon rapporte le nombre de suicides au nombre de travailleurs, la proportion serait plutôt dans la « moyenne ». Il n'empêche que les dirigeants de l'usine ont fini eux-même par s'en inquiéter

 

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Les "salopes", entre marche et marché

Par Irène Kaufer :: 28/09/2011 à 12:38

Voilà : elles (et ils) sont venues, ont marché, ont vaincu (les préjugés) - du moins tel était le but. La première « marche des salopes », rebaptisées « traînées », a donc eu lieu à Bruxelles ce 25 septembre. Les médias n'ont pas manqué d'y faire écho (en première page du gratuit Métro, la classe !), honneur rarement accordé à des manifs de femmes, même quand elles réunissent bien plus de 350 personnes. Des femmes, des hommes, des queer, des trans, réclamant le droit au respect, le refus des violences. Rien à redire là-dessus.

Moi aussi je suis venue (ou du moins passée), j'ai vu, mais je n'ai pas vaincu (mes réticences). J'ai déjà eu l'occasion de les exprimer (1) et elles restent entières. Ce que j'en ai vu dans les médias les a renforcées. « Non c'est non ! » est un slogan qui m'est plus que sympathique ; inscrit dans un décolleté, il me plonge dans la perplexité. Pourquoi ai-je l'impression que sur la photo à la Une de Métro, le décolleté aura attiré davantage de regards que le slogan ? Peut-être parce que je suis une indécrottable féministe, que certains n'hésiteront pas à qualifier de « anti-pro-sexe ». J'ai toujours trouvé ce terme de « pro-sexe » ridicule, comme si les autres étaient « contre le sexe » en soi, alors qu'il s'agit plutôt de différentes conceptions de ce qu'est une sexualité « acceptable » ou bien mieux, « épanouissante » pour les deux (ou trois ou plus...) partenaires. Mais soit.

Le journal télévisé de la VRT consacrait, lui, un sujet de près de deux minutes à l'événement. Sur le site, la première image qu'on voit est celle de deux cuisses anonymes (le reste du corps, dont la tête, étant hors de l'image), qui proclament (à gauche) « On peut regarder » et (à droite) « On ne peut pas toucher ». Message clair, certes, mais que justement, je ne partage pas.

Ben non, on ne peut pas toucher, mais pour moi, le regard peut lui aussi être agressif, ou au moins intrusif. Je déteste ces regards des hommes dans la rue, qui évaluent sans gêne les fesses ou les seins (même pas dénudés : simplement existants) d'une fille qui passe, comme s'ils estimaient une pièce de viande à l'étal d'une boucherie (je sais, l'image est cliché, mais la comparaison me paraît juste). J'en vois déjà qui ricanent au fond de la salle : se faire mater, ça risque pas de lui arriver, à celle-là, sauf pour faire peur aux petits enfants ! Sachez donc, bande de médisant/e/s, que cela m'est arrivé, à moi aussi ; j'ai été matée, sifflée, j'ai eu affaire à des dragueurs lourds et j'ai même eu mon lot d'agressions sexuelles. Et être matée, j'ai détesté ça, et ça me débecte tout autant quand ça vise des copines ou même n'importe quelle passante dans la rue.

J'entends bien qu'il y a des femmes que ça ne dérange pas, ou qui le prennent même pour un compliment. On pourrait discuter de leurs motivations pour aimer ça – tout comme des miennes de détester – mais en tout cas, ce n'est pas une raison pour l'imposer aux autres. On peut imaginer des « salons de matage » où elles pourraient comparer, de visu ou même de tactu, si elles en ont envie, l'effet qu'elles produisent sur la gente masculine. Mais je n'ai aucune envie que cela soit considéré comme « normal » dans la rue ou dans le métro.

Sans oublier que si les « salopes » ont leurs marches, elles ont aussi leur marché : une femme « légèrement vêtue », il paraît que ça fait « rêver » (2) mais surtout, ça fait vendre. Des sous-vêtements, des parfums, des régimes amaigrissants pour ressembler aux filles improbables des affiches, mais aussi des voitures, des yaourts – il n'y a que le PQ et les croquettes pour chiens qui échappent encore à la contagion, et encore.

S'habiller « sexy » peut être un choix, et il n'autorise aucune insulte. Mais on ne peut oublier qu'il s'inscrit dans un cadre social dont nous dépendons tous et toutes, que nous le voulions ou non : celui d'une « assignation de genre » (les femmes doivent se comporter comme ci, les hommes comme ça...), d'obligations vestimentaires arbitraires dans certains métiers (maquillage, jupe et hauts talons d'un côté, cravate de l'autre), celui aussi, d'une hypersexualisation des jeunes, et particulièrement des (petites) filles, phénomène auquel le CRIOC vient de consacrer une étude. Le CRIOC, qui n'est pas une officine bigote, conclut aux effets inquiétants de cette hypersexualisation sur les jeunes, en termes d'estime de soi, de dépression, de comportements scolaires et alimentaires.

Et si d'une certaine façon, les « salopes » revendiquées en arrivaient à renforcer ce stéréotype qu'elles prétendent dénoncer : celui de femmes offertes au regard des hommes, même s'il est "interdit de toucher" ? Ce qui explique peut-être une part de leur succès médiatique.


  1. Voir sur ce blog "Révolution "topless" ?

  2. Dans le Soir de ce 27 septembre, on peut lire en première page que « Les danseuses du Crazy Horse viennent faire rêver la Belgique ». La Belgique serait-elle peuplée uniquement de mâles mateurs – car je ne veux pas insulter tous les hommes, qui ont, j'espère, d'autres « rêves » !



Quand DSK sexe prime...

Par Irène Kaufer :: 19/09/2011 à 18:37

Exceptionnellement, mon blog contient l'annonce d'un article à venir : ce soir, donc, grand événement télévisuel, DSK va "enfin" s'exprimer. Je ne comprends pas trop le "enfin" puisque chez DSK, apparemment, c'est tous les jours que le sexe prime...

Mais bien que dans mes rêves, j'aurais voulu un audimat nul pour cette mise en scène lamentable (va-t-il sexe-cuser ? La journaliste va-t-elle sexe-tasier sur ses analyses économiques... ?), il me paraît évident qu'au contraire, des millions de téléspectateurs seront scotchés devant leur poste et je dois avouer, hélas, que moi aussi. Mais ce sera pour la bonne cause : dès demain, une analyse personnelle, objective et sans mauvais esprit - vous me connaissez maintenant.

Au fait : je vous recommande chaleureusement, en plat de résistance, le recueil de textes féministes "Un troussage de domestique" coordonné par Christine Delphy. Gardez quand même un peu de place pour le dessert.

 

 

*    *

*

 

 

Eh bien, voilà, c'est fait : DSK est passé à la télé, 13 millions de téléspectateurs l'ont écouté ânonner un texte comme appris par coeur puis, à la fin, l'oeil allumé de plaisir de pouvoir enfin revenir sur un terrain moins miné, distiller ses précieux conseils d'économiste génial – il est verai qu'il est bien placé pour savoir à quel point les Bourses sont parfois incontrôlables...

Le lendemain, dans les médias, il est flingué de toutes parts : égoïste, pas sincère, indécent, mise en scène théâtrale... Alors oui, je sais, ce n'est pas bien de tirer sur une ambulance, mais si elle veut qu'on lui fiche la paix, qu'elle commence par couper la sirène qui attire toute l'attention sur elle...

Parce que hein, 20 minutes au JT, fallait le faire ! D'accord, les Français n'ont pas de sission de BHV ni de MRFDF à se mettre sous la dent, mais il devait bien rester un relent de guerre, une petite famine, une barque de clandestins chavirée en pleine mer, ou au moins un résultat de match de foot... non ? Vingt minutes de DSK, fallait se les taper, mais que ne ferais-je pas pour vous, cher/e/s lecteurs et lectrices.

J'ai donc vu un homme au visage sérieux, ou même grave, parler de blessure... la sienne, bien entendu. De peur... la sienne, évidemment. Sur ce qui s'est passé ce fameux soir, dans la fameuse suite, il a été plus que discret, au grand dam, probablement, d'une bonne partie des 13 millions d'affamés guettant les détails croustillants... Tout ce qu'il a daigné dire, c'est qu'il n'y avait eu ni contrainte, ni violence, rien de délictueux. Un comportement « inapproprié » tout au plus, une « faiblesse », une « faute morale ». Mais sur le contenu exact de cette faute, rien.

Eh bien, ne craignant pas de laisser libre cours à une imagination peut-être elle aussi "inappropriée", je vais vous raconter ce qui s'est passé au Sofitel, selon la supposée version de DSK (1).

Ce jour-là donc, aux environs de midi, une femme de chambre entre dans la suite 2608, qu'elle croit vide. Or voilà DSK qui sort de sa douche, nu comme un ver. « Waou ! siffle-t-elle, laissant choir brosses et seau, t'as de belles couilles, tu sais ! » (bon, à TF1 on n'a pas pu vérifier, il était habillé, en tout cas on n'a vu que le haut). Alors, qu'eussiez-vous voulu qu'il fît, pour le dire en langage châtié ? Chez certains hommes, on le sait, même dressée, la chair est faible. Après de brèves présentations, ce fut la collision des corps, d'où quelques ecchymoses qui ne suffisent pas à prouver une quelconque violence, car on connaît les excès de la passion (il existe même un crime dit "passionnel", c'est dire !)  Et voilà, c'était déjà terminé, le valeureux amant avait rendez-vous en ville avec sa fille et quant à la femme de ménage, il lui restait plusieurs chambres à faire. Le tout a duré moins de 9 minutes : plus fort que Usain Bolt et les frères Borlée réunis. Plutôt que d'aller se confesser sur TF1, cet homme-là aurait dû participer au mémorial Van Damme.

Voilà pour les faits eux-mêmes : ni violence, ni contrainte, et grand respect pour les femmes, comme DSK a tenu à l'affirmer. Mais dans les confidences courageusement arrachées par Claire Chazal – une amie de sa femme, on n'est jamais trop prudent – il y avait quelques autres pépites que je m'en voudrais de passer sous silence.

Par exemple, j'ai adoré la belle démonstration de Storytelling pour expliquer comment, à sa sortie de prison, il a dû se réfugier dans une luxueuse maison avec piscine : lui, il se serait bien contenté d'un deux-pièces ou même d'un studio, mais voilà, les voisins sont méchants, c'est pas qu'ils ne voulaient pas d'un possible violeur dans leur immeuble, mais la meute de journalistes, là non, c'était trop. Du coup, je me suis dit que si, quelque semaines plus tôt, DSK avait paradé dans une Porsche (comme dans Porscherie, quel choix prémonitoire !), c'est seulement parce que les autres marques automobiles lui ont refusé l'un de leurs petits modèles, craignant qu'il salisse les sièges.

J'ai adoré aussi la façon onctueuse dont il a assasiné Martine Aubry, en insistant sur leur amitié et sur le soutien qu'elle lui aurait apporté durant son « épreuve »... Amitié d'autant plus encombrante que la candidate à la candidature du PS essaie péniblement de se présenter en défenseuse des droits des femmes, qui pense de DSK ce que les autres femmes en pensent (si vous me suivez).

Et alors, le sommet, la classe, tout le poids des mots : cette conclusion pour avouer qu'il a « perdu sa légèreté » ! Sa légèreté ! Alors que justement, ce que beaucoup de femmes lui reprochent, c'est son  indécrottable lourdeur.

Alors, des excuses... ? Oui, mais seulement pour sa femme, ses enfants, ses proches, et moi et moi et moi... Des regrets ? Certes, ceux d'avoir manqué son « rendez-vous avec les Français ». Pas de problèmes, mon grand : quand on voit ce qu'il fait durant ses rendez-vous – genre baiser forcé et plus si affinités, en tout cas de sa part – les Françaises, elles, sont plutôt soulagées qu'il leur aie posé un lapin. Un chaud lapin en l'occurrence.

(1) Je tiens à préciser que ce qui suit ne se moque nullement de ce qu'a dû vivre Nafissatou Diallo, que ce soit sous la contrainte, sous la menace ou pour toute autre raison. La cible, c'est bien DSK

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