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Irène Kaufer

Irène Kaufer Féministe, syndicaliste, résolument à gauche, elle pose son regard et sa langue acérés sur l'actualité, et de préférence les sujets orphelins.

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Après Liège, des questions

Par Irène Kaufer :: 16/12/2011 à 21:26


Mardi 13 décembre, un homme sort de chez lui, s'installe sur un toit donnant sur la place centrale de Liège, et se met à lancer des grenades et tirer dans la foule, avant de se donner la mort. On croyait les « tireurs fous » réservés aux Etats-Unis, les « nôtres » - comme Hans Van Temsche ou Kim De Gelder - choisissant leur « cible », aussi horrible soit-elle (une crèche, les étrangers).

Traumatisme pour les victimes, traumatisme pour Liège, traumatisme pour la Belgique tout entière. Tout a déjà été dit, du compassionnel à l'ignoble (les insultes racistes), de l'indispensable (tentatives de comprendre l'incompréhensible) à l'inutile (ces « témoignages » de personnes sollicitées pour dire qu'elles ne savent rien, qu'elles n'ont rien vu, rien entendu...) Pourtant, j'aimerais ajouter deux réflexions, en espérant qu'elles ne seront pas perçues comme une volonté de « donner des leçons » mais comme celle de « poser des questions », aussi désagréables soient-elles.


Le viol, c'est pas si grave ?

Premier aspect : le profil du tueur. On l'aura lu de long en large, depuis les voisins qui le trouvaient « serviable » jusqu'à son frère qui considère qu'il « n'était pas fou » mais estime aujourd'hui que « c'était un monstre » (1), en passant par sa passion pour les armes et sa plantation de cannabis. On savait aussi que le jour de la tuerie, il était convoqué par la Justice pour une « affaire de moeurs », « pas très grave » selon les avocats. Une « affaire de moeurs » : pas bien terrible en effet au regard de la tuerie... ou même, apparemment, de la culture de cannabis, sur laquelle les médias se sont longuement appesantis.

Pourtant, en lisant (deux jours après les faits) son portrait détaillé de délinquant multirécidiviste, on découvre, entre vols, coups et blessures et infractions de roulage, ceci : « En 2003, il se voit infliger 2 ans de prison pour le viol d’une adulte handicapée mentale par la cour d’appel de Liège » (2). Ainsi donc, contrairement au trafic d'armes ou la culture de cannabis, le viol d'une handicapée passe comme un délit parmi (beaucoup) d'autres, sur lequel il serait inutile de s'attarder, pas plus significatif (ou aussi "banal" ?) dans le profil d'un criminel que le non respect du code de la route...

Quand on sait que, malgré sa reconnaissance comme crime par la loi belge (depuis 1989 seulement), seul un viol sur dix fait l'objet d'une plainte (selon une estimation française), ce message subliminal (« le viol, c'est pas si grave, finalement, à ranger parmi les délits mineurs") m'a sidérée.


Une seule solution, la prison ?

Deuxième aspect, les débats qui s'ensuivent, tournant autour du trafic d'armes ou encore des libérations conditionnelles qui risquent, une fois de plus, de subir un tour de vis. Malgré les conséquences prévisibles pour la surpopulation carcérale et malgré les mises en garde d'experts qui jugent bien plus dangereux de lâcher dans la nature un détenu désocialisé une fois l'entièreté de sa peine accomplie, sans contrôle ni accompagnement...

L'échec est-il celui de la libération conditionnelle, ou celui de la prison ? La question mérite d'être posée. Car, sauf à vouloir condamner à vie (ou à mort) tous les délinquants, on sait qu'ils sortiront un jour : dans quel état ?

Hasard du calendrier, ce 15 décembre le Point Info Laïcité de Bruxelles avait invité Gérard De Coninck, grand pourfendeur de notre système carcéral, à dialoguer avec Florence Dufaux, de l'Observatoire des Prisons.

Gérard De Coninck n'est pas un petit rigolo gauchiste comme vous et moi : criminologue, maître de conférences à l'ULG, il a aussi été pendant cinq ans directeur de prison, histoire de plonger les mains dans le cambouis. Et ce cambouis est sale, très sale. Il en a tiré un livre (3).

Que dit-il ? D'abord, que 75% des détenus n'ont rien à faire en prison. En ce temps où la surpopulation carcérale est de plus en plus criante – et l'on sait que plus on construit de prisons, plus on les remplit – voilà qui est interpellant. Il y a les cas psychiatriques, qui doivent d'abord être soignés, tout comme les toxicomanes – et il serait temps que le débat sur la légalisation des drogues soit sérieusement posé. Il y a les sans papiers, victimes de l'absence d'une vraie politique migratoire. Il y a aussi tous les précaires, qu'on enferme avant de les jeter à la rue avec quelques euros et un ticket de bus – Gérard De Coninck raconte avoir ramassé un homme appuyé au mur de la prison, libre mais ne sachant où aller. D'autres, relâchés sans préparation après de longues années d'enfermement, sont incapables de se débrouiller dans un monde où tout leur fait peur, depuis l'obligation de prendre des décisions jusqu'à la circulation automobile...

Car ce sont ceux-là qui se retrouvent en prison, plutôt que les « criminels en col blanc » qui savent, eux, comment se défendre – à supposer qu'ils soient poursuivis – et peuvent, si nécessaire, présenter un « plan de réinsertion » crédible. Florence Dufaux cite le cas d'un condamné à une peine de prison pour « tentative de vol de chocolat ». Voilà un criminel dangereux !



« S'amender ? Foutaises ! »

Des criminels vraiment dangereux, il y en a aussi, bien sûr, et pour Gérard De Coninck la prison devrait être non pas la solution de facilité mais un dernier recours. Et une fois derrière les barreaux, le détenu ne perd pas sa qualité d'humain : la privation de liberté est à la fois la sanction et une mesure de protection de la société. Les humiliations, les contraintes inutiles, l'arbitraire voire les violences n'ont aucune justification. Si l'argument de la « dignité » n'est pas toujours entendu, celui d'une réinsertion nécessaire devrait faire réfléchir (4) : « Une fois jugé, le détenu a droit à une vie décente et au respect pour que l’exécution de sa peine puisse le préparer au retour en société. (...) La prison doit donner un autre exemple de vie en société et refuser que la fin (l’ordre) justifie les moyens violents».

Le constat est alarmant. La drogue est omniprésente, les « caïds » font régner leur loi et le personnel, insuffisamment formé, n'a de toute façon guère les moyens d'une approche plus humaine... Les bâtiments en ruine le disputent à de nouvelles constructions, plus sûres et plus « confortables » mais complètement déshumanisées. Le travail (à peine indemnisé) comme la formation sont trop rares, d'un accès difficile, l'oisiveté est la règle. L'infantilisation est généralisée, le détenu n'apprend pas à prendre des responsabilités, ni même à s'interroger sur ses propres actes.

Les visites intimes, hors surveillance ? « Faire en sorte qu’un détenu puisse entretenir des liens affectifs et sexuels, c’est autre chose que de “conduire sa femme au taureau” ! » - alors que dans des pays comme le Canada, des petites unités existent pour réapprendre une vraie vie de famille.

Bref, la réinsertion ? « S'amender ? Foutaises ! Le détenu est oisif, privé de liberté, plongé dans un univers impitoyable où règnent le bruit, la promiscuité, des conditions d’hygiène déplorables, la télé allumée 24 heures sur 24… Sans aide psychologique réelle et structurelle pour lui permettre de réfléchir en profondeur aux faits, à son avenir, à ses responsabilités... »

Après le massacre de Liège, on ne peut que reprendre ces termes, écrits bien avant ces derniers événements : « En Belgique, on est dans une politique avant tout réactive (par rapport aux évasions et incidents…) et très peu constructive ou prospective. Or, c’est tout le système pénitentiaire belge et, plus largement, tout notre système pénal qu’il faudrait repenser en profondeur. »

Quels politiques auront ce courage ?


Et nous, féministes...

Un dernier mot : cela devrait aussi nous interpeller, nous féministes. Car mêmes les plus anti-répressives, à qui des termes comme  « tolérance zéro » crèvent habituellement le tympan, se retrouvent à la réclamer lorsqu'il s'agit de violences conjugales ou sexuelles. Nous avons beau dire qu'il s'agit surtout d'enregistrer les plaintes, de ne pas laisser les victimes sans réponse ni protection... il n'empêche que nous ne sommes pas loin, parfois, de dénoncer le « laxisme » des juges et « l'impunité » dont jouiraient les coupables.

Cette exigence de courage politique nous concerne donc aussi : oui, en matière de violences faites aux femmes, il faut imaginer et renforcer les alternatives plutôt que de demander davantage d'enfermement. Des expériences existent : voir par exemple un article publié sur le site de Garance (4) concernant la « justice transformatrice », qui plaide pour une prise en charge communautaire des victimes comme des auteurs. A chacun/e son courage donc.


  1. http://www.sudpresse.be/regions/liege/2011-12-16/abdelhak-amrani-je-l-appelais-le-petit-mais-mon-frere-etait-un-monstre-925196.shtml

  2. La Libre Belgique, 15 décembre 2011

  3. Etre directeur de prison, Regards croisés entre la Belgique et le Canada, Gérard De Coninck, Guy Lemire
    Voir aussi
    http://www.editions-harmattan.fr/_uploads/complements/lesoir.pdf

  4. Les extraits qui suivent sont tirés de l'entretien au Soir

  1. http://www.garance.be/cms/?Un-nouveau-concept-la-justice











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