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Irène Kaufer

Irène Kaufer Féministe, syndicaliste, résolument à gauche, elle pose son regard et sa langue acérés sur l'actualité, et de préférence les sujets orphelins.

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Objection de conscience

Par Irène Kaufer :: 17/02/2012 à 14:25

Quelquefois, la sagesse commande de ne pas participer à un débat ; on s'offre le cadeau de prendre de la distance, de ne pas donner son avis ou même, luxe suprême, de ne pas en avoir. Pas assez clair en tout cas pour qu'il vaille la peine de l'ajouter aux dizaines et aux centaines d'autres opinions sur le sujet du jour, de celles qui tranchent entre le juste et l'inacceptable, les bons et les méchants, les alliés et les ennemis.

Telle est l'attitude que j'aurais aimé avoir suite aux événements du 7 février à l'ULB, où un groupe de chahuteurs a mis prématurément fin à la conférence de Caroline Fourest venue présenter son dernier livre consacré à Marine Le Pen. Hélas, mes sages résolutions se sont révélées difficiles à tenir : les diabolisations réciproques sont telles que le seul fait de refuser de se situer dans l'un des deux camps exige à lui seul une explication. Je l'ai écrit et je le répète, j'estime l'action des saboteurs imbécile et (dramatiquement) contre-productive. En attestent les pseudo débats qui ont suivi, dénonçant une fois de plus un « islamisme radical » bien commode, alors même que les chahuteurs n'étaient ni « islamistes » ni même, pour certains, simplement musulmans. Et Caroline Fourest a reçu là une publicité dont elle n'aurait pas pu rêver, pour ses positions en général et son livre en particulier.

Quelques jours avant la conférence, j'avais vu passer sur Facebook des appels à une « burqa pride » (1) où l'oratrice serait symboliquement « lapidée ». Cela me paraissait tellement stupide et affiligeant que je n'ai même pas eu le courage de m'insurger. Le « retournement du stigmate » - comme lors des « marches des salopes » ou dans la reprise à son propre compte d'insultes comme « pédé » ou « nègre » - est un classique des groupes minoritaires discriminés. Mais ni la burqa ni la lapidation ne sont des insultes : ce sont des réalités. La première est une prison portative pour femmes – même si certaines la revendiquent, mais après tout, la servitude volontaire n'est pas une nouveauté ; quant à la lapidation, c'est une ignominie avec laquelle on pourra peut-être jouer lorsqu'elle aura complètement disparu de la surface de la terre.

Je n'étais pas présente à la conférence - aucune envie d'y aller, même si elle avait été suivie d'une distribution de gâteaux au chocolat. De son (non) déroulement même, je ne sais donc que ce que j'en ai lu comme témoignages divergents : certains n'y ont vu qu'un chahut « dans la tradition universitaire » (l'université a heureusement de plus nobles traditions), tandis que d'autres ont constaté des bousculades, des croche-pied, l'agresseur étant évidemment toujours « du camp d'en face ». En tout cas, ce qui est sûr, c'est que la conférence n'a pu avoir lieu.

J'ai tenté de lire des justifications (2) de ce qui représente bien une atteinte à la liberté d'expression, un bien hélas peu répandu dans le monde et d'autant plus précieux à défendre (3). Je reprends les plus courantes (et pardon si j'en oublie) : C. Fourest serait raciste, islamophobe, comme l'attesteraient certains de ses écrits ; elle utiliserait d'ailleurs des termes (comme "Eurabia") très prisés à l'extrême-droite et notamment, dans le manifeste de Breivik, le tueur en série de l'île d'Utoya ; l'ULB n'avait donc pas le "droit" de lui offrir une tribune sans contradicteur, le terme de "débat" étant largement usurpé. Certains allant jusqu'à reprendre l"intitulé de la conférence ("L'extrême-droite est-elle devenue fréquentable ?") pour prêter à l'oratrice des indulgences coupables envers le Front National...

Sans avoir lu toutes les oeuvres de Caroline Fourest ni écouté toutes ses interventions, je ne doute pas un instant qu'il n'était pas question pour elle de dérouler le tapis rouge pour Marine Le Pen : pour elle, le FN a beau s'habiller de nouveaux oripeaux, il n'est pas plus fréquentable pour autant. Fourest raciste...? Elle est surtout une pourfendeuse des religions, dans le sens "intégriste" qu'elle leur prête assez généreusement, mais sans monopole pour l'islam : Benoît XVI figure parmi ses cibles favorites. Islamophobe ? Ceux qui veulent vraiment voir à l'oeuvre la « musulmanophobie » galopante devraient aller faire un tour du côté (et ce n'est qu'un exemple) de Riposte Laïque, qui ne cesse d'ailleurs de cracher sur Caroline Fourest, taxée de complicicité islamiste. Allez comprendre...  Là, je me permets une parenthèse personnelle : j'ai connu d'assez près d'autres minorités, que ce soient les Juifs ou les homosexuel/le/s, pour savoir à quel point de bien réelles persécutions peuvent exacerber une hypersensibilité à la « phobie », jusqu'à l'obsession. Les Juifs disposent heureusement d'une bonne dose d'autodérision qui permet de maintenir un certain équilibre. Je souhaite le même antidote à mes ami/e/s musulman/e/s (3).

L'allusion à Breivik qui utiliserait ce même terme de "Eurabia" que Caroline Fourest (voire qui se référerait explicitement à elle, ai-je même lu) me paraît la plus farfelue : s'il fallait interdire tout auteur, toute oeuvre dont se revendiquerait l'un ou l'autre grand criminel, il faudrait vider des dizaines de rayons des bibliothèques de leurs supposés poisons. A commencer par la Bible et le Coran.

Dès lors, en quoi cette invitation était-elle « inadmissible » ? Parce qu'il n'y avait pas de « contradicteur » ? En effet, il s'agissait d'une conférence et non d'un « débat » ; on peut regretter que les vrais débats désertent les estrades, mais des tribunes offertes à des orateurs/trices, cela n'a rien de scandaleux en soi. Et je ne pense pas que lors des invitations controversées de Tariq Ramadan (pour prendre un exemple d'un tout autre bord), les mêmes se soient insurgés de ne pas lui voir opposer un contradicteur.

Tout cela étant dit, les réactions suscitées par ce chahut me semblent tout aussi stupides et disproportionnées. Fallait-il monter sur ses grand chameaux en dénonçant une « censure » insupportable, voire « un attentat contre la pensée » comme l'écrivait Béatrice Delvaux dans le Soir ? Voilà qui revient à galvauder le terme d' « attentat », et peut-être aussi celui de « pensée ». La censure est un acte de pouvoir, qui empêche une personne, un groupe ou une opinion de s'exprimer ; or Caroline Fourest ne manque pas de tribunes – on se demande même comment elle fait pour les honorer toutes. Celles et ceux qui ont été privés de sa parole le 7 février ont tout loisir de la retrouver dans son livre ou sur l'un des nombreux médias qui lui déroulent le tapis rouge. Et les grands cris de l'ULB sur la liberté d'expression sont quelque peu déplacés lorsqu'on se souvient que ce temple du libre examen avait commencé par interdire son accès libre exaministe à Tariq Ramadan (4).

Ceux qui chercheraient un bel exemple de vraie censure peuvent se rabattre sur l'interdiction d'une conférence sur le thème "Israël, Etat d'apartheid ?" dans une Université française, sur pression du CRIF (5). Certains n'ont pas besoin de chahuter : ils peuvent, avec des manières exquises, empêcher la tenue d'un colloque !

Une dernière réflexion, mais qui jusitifie à elle seule que j'intervienne dans ce pugilat : il me paraît très significatif du syndrome « qui n'est pas avec moi est contre moi ». C'est donc « nous » ou « les autres », sans nuance ni demi-mesure. Les "nôtres" ne commettent, tout au plus, que de légères entorses à "nos" principes, ces mêms entorses qui, commises par les "autres", se transforment en criminelles atteintes aux droits humains. Il y a là une incapacité foncière à distinguer de possibles alliés, des adversaires avec qui il vaut la peine de croiser le fer et les ennemis irréductibles. C'est se condamner à rester dans un "entre soi" de plus en plus restreint, puisque la moindre prise de distance équivaut à une trahison. Certain/e/s de mes ami/e/s qui ne peuvent pas sérieusement être soupçonnés de "racisme" se sont fait insulter ou même menacer pour avoir exprimé leur désaccord avec l'action chahuteuse (5).

Aujourd'hui, plusieurs pétitions circulent, soit pour demander que l'organisateur du chahut soit viré de l'université dont il ne respecterait pas les « valeurs », soit au contraire pour le défendre. Front contre front, pétition contre pétition, martyr de la liberté d'expression contre martyr de l'islamophobie : tous les ingrédients sont là pour une bonne guerre. Désolée, camarades, dans ce cas précis, j'objecte consciencieusement. Quitte à me faire reprocher un "ni-nisme" qui confinerait à la lâcheté.

 

(1) Ce qui est encore différent du "burqa bla bla" dont se réclament désormais les chahuteurs, en référence à un texte de Serge Halimi dénonçant la façon sont la question de la burqa sert à détourner d'enjeux autrement plus importants, en termes de discrimination vis-à-vis des personnes d'origine immigrée ou des femmes.

(2) Je n'en cite volontairement aucune, pour ne pas privilégier l'un ou l'autre point de vue. Pour les adeptes de la noyade en arguments contradictoires, il suffit d'aller sur Google.  

(3) Ce dont témoige brillamment le documentaire de Vanessa Rousselot, "Blague à part", qui traque l'humour palestinien. Et les Palestiniens, on l'admettra, ne semblent pas, à première vue, avoir tellement de raisons de rigoler.

(4) Tiens, justement, Tariq Ramadan ! Plus intelligent que les chahuteurs, il s'est empressé de prendre ses distances des incidents du 7 février, tout en en profitant pour enfoncer un clou supplméntaire dans la tête de son ennemie jurée.

(5) http://www.alterinfo.net/Lettre-des-100-contre-l-interdiction-du-colloque-Israel-un-Etat-d-apartheid_a71621.html 

(6) Pour ne prendre qu'un exemple, Manuel Abramowicz, le rigoureux analyste de l'extrême-droite avec le site www.resistances.be

Une couverture en laine c'est bien, une couverture sociale c'est mieux

Par Irène Kaufer :: 07/02/2012 à 13:08


Depuis ce matin 7 février, la radio-télévision belge francophone (RTBF) a lancé une « grande opération de solidarité pour venir en aide aux plus démunis ». Un call-center propose de recueillir toutes les propositions d'aide et de mettre en relation ceux qui ont quelque chose à offrir et ceux qui ont besoin de tout : d'un toit, de nourriture, de chauffage. Comme c'est souvent le cas dans ce genre d'opération, ceux qui n'ont pas grand chose sont invités à le partager avec ceux qui n'ont rien (même pas, peut-on supposer, de quoi appeler un numéro qui n'est pas gratuit !) . Puisque ceux qui ont beaucoup, eux, menacent toujours de le planquer à l'étranger si jamais on leur force la main ; à la rigueur, ils veulent bien choisir de « donner », alors que, s'ils payaient simplement leur dû, beaucoup de problèmes seraient résolus... Apprécions d'ailleurs les termes employés : « les plus démunis ». Il ne suffit d'être « démuni » (et surtout, pas question de se demander qui démunit qui ni comment), il faut l'être « plus ».

 

Il ne s'agit évidemment, pas de dénigrer l'élan de la population ni le travail des organismes et associations qui, tout au long de l'année, font ce qu'ils peuvent pour venir en aide à ces « inadaptés sociaux » chers à notre ministre de l'Emploi (1). Il paraît que, statistiquement, le pourcentage de personnes vivant sous le seuil de pauvreté est stable, bien que les CPAS, les Restos du Coeur et les abris de nuit soient souvent débordés, et plus encore lorsque l'hiver s'installe. Il faut croire qu'il ne suffit pas de franchir ce seuil pour avoir accès à une vie décente...

Mais il y a deux acteurs dont les grandes indignations et les appels à la solidarité sont franchement insupportables : le gouvernement d'un côté, les médias de l'autre.

A tout seigneur tout déshonneur : j'ai déjà indiqué dans des chroniques précédentes comment les mesures actuelles, prises au pas de charge, enclenchaient un mécanisme de « descenseur social » (2). Je me permets de citer cet extrait prémonitoire (mais ce n'était pas bien difficile à prévoir) : « Dans quelque temps, parions qu'on verra de grandes opérations larmoyantes pour venir en aide aux miséreux qu'on aura fabriqués. On entendra même des membres de la majorité gouvernementale s'alarmer de la montée de la pauvreté, surtout celle des enfants – ah oui, la pauvreté des enfants, ça arrache des larmes, comme si ça n'avait aucun rapport avec celle des parents et en particulier, des mères ! Une pauvreté que les mesures actuelles auront bien contribué à aggraver... »

Tout cela au nom de la « seule politique possible », bien que des économistes on ne peut plus sérieux (y compris des prix Nobel) contestent cette analyse et dénoncent des mesures moyenâgeuses. On voit ce que ça donne en Grèce, ce pays en voie de sous-développement organisé : l'explosion du nombre de sans abris, des enfants qui s'évanouissent en classe par manque de nourriture ou même des parents qui abandonnent leurs gosses parce qu'ils ne peuvent plus les prendre en charge...

Et les médias ? Lors de la grève du 30 janvier - à l'exception de quelques chroniqueurs aussi rares que courageux - ils n'ont pas eu de mots assez durs pour dénoncer ces irresponsables de grévistes, qui bloquaient le pays pour défendre leurs « privilèges » (genre avoir un toit et manger tous les jours) et ne comprenant pas les « enjeux de la crise » que s'acharnaient pourtant à leur expliquer ces même médias, par la méthode du pilonnage idéologique... Et lorsque le gouvernement bouge légèrement  les lignes (mais si peu !), comme en matière de pensions, voilà la presse qui lui reproche d'avoir « cédé à la pression de la rue » (entendez : pas démocratique, limite terroriste) ou « aux caprices des syndicats » (3).

Le jour même où la RTBF annonce sa grande opération de solidarité, le quotidien le Soir se propose de briser un grand « tabou » : « Les chômeurs sont-ils tous des profiteurs ? » Ah oui, ça c'est un tabou, jamais personne n'a osé le dire auparavant... Enfin bon, ils ne le sont « pas tous », un journal de qualité doit garder le sens des nuances...


Et c'est quoi, ces terribles fraudes au chômage ? De faux domiciles, pour ne pas tomber dans les sous-allocations de cohabitant (appremment, c'est bien plus grave de faire semblant d'habiter Saint-Gilles alors qu'en réalité, on partage deux chambres insalubres à Molenbeek, que de s'installer à Monaco pour échapper à l'impôt comme le font quelques gloires nationales) ; des « faux C4 » (comme si le vrai scandale, ce n'était pas les vrais C4, généreusement distribués par des entreprises qui font des bénéfices !) ; et le travail au noir, ah le travail au noir ! Heureusement, l'inspection sociale veille en lançant ses plus fins limiers sur le contrôle... des asbl, où elle trouvera bien l'un ou l'autre faux bénévole ou chômeur-profiteur... Après ça, évidemment, il ne lui restera plus de moyens pour aller jeter un coup d'oeil dans des secteurs comme la construction ou l'Horeca, grands pourvoyeurs de travail non déclaré.


Mais au fait.... est-on vraiment bien sûrs que ces « démunis » ne sont pas, eux aussi, d'affreux profiteurs ? Peut-être qu'ils cachent déjà une couverture sous leur lit glacé et qu'ils se les gèlent exprès pour en recevoir une deuxième gratos ? Peut-être qu'ils cumulent allocations sociales, bénévolat, tout en repeignant le salon de leur beau-frère d'une main et en empochant de l'autre des dividendes d'une des entreprises du Bel 20 ? Et tous ces vêtements, ces chauffages distribués à l'aveuglette, n'est-ce pas une forme d' « assistanat » qui pourrait déplaire à Standard&Poor's, Moody's et autres Fitch ? Notre pays ne risque-t-il pas une nouvelle dégradation en division 2 de la compétititon mondiale ?


Heureusement, il y a aussi de bonnes nouvelles : « La Belgique ne s'en tire pas mal dans le classement des millionnnaires en dollars » (4), annonçait récemment cette même presse (sans parler de profiteurs ni de tabous, cette fois). Avec un peu plus de 3% de la population, elle se positionne en 10ème place dans le classement mondial. Pas mal pour un pays qui n'arrive pas à donner un toit à chaque citoyen.


Alors une couverture en laine, c'est bien, une couverture sociale, c'est mieux. Les sans abris ne fondront pas en même temps que la neige, la pauvreté ne s'évaporera pas au printemps, ni même avec la canicule de l'été. Et si on remplaçait la fameuse « règle d'or » qui prétend interdire les déficits publics – et donc toute marge politique – par une autre règle, qui fixerait un « indice d'inégalité » dont le dépassement entraînerait une exclusion de la communauté des humains ?


  1. Voir http://irenekaufer.zeblog.com/580939-les-chomeurs-par-le-collier/

  2. http://irenekaufer.zeblog.com/579211-descenseur-social/

  3. Dans De Morgen, journal dit « progressiste » !

  4. http://www.references.be/carriere/combien-de-millionnaires-y-a-t-il-en-belgique



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