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Irène Kaufer Féministe, syndicaliste, résolument à gauche, elle pose son regard et sa langue acérés sur l'actualité, et de préférence les sujets orphelins.

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Voyage en Palestine : Attention, colons méchants !

Par Irène Kaufer :: 23/11/2011 à 17:14

Du 28 octobre au 4 novembre, j'ai participé à un voyage en Palestine. Savoir est une chose, voir, entendre, sentir en est une autre. Durant les semaines qui viennent, mon blog tentera de transmettre ce que j'ai vécu. Je ne prétends pas à une quelconque objectivité, ni à apporter des réponses sur une réalité d'une grande complexité. Rien de plus qu'un témoignage d'une personne particulière, à un moment particulier.

 

4. Attention, colons méchants ! (Wadi Foukin, Jérusalem, Hébron, Archipel de Palestine)

Impossible de les louper, en roulant à travers la Palestine : perchées sur des collines, souvent entourées de murs ou de barbelés (made in Bekaert, merci la Belgique), reconnaissables à leurs toits rouges (pour les signaler aux avions israéliens, qui peuvent ainsi les épargner en cas de bombardements), voici les colonies de peuplement qui transforment la Palestine en un véritable gruyère, un « archipel » comme le montre la carte du Monde Diplomatique (1), rendant la création d'un Etat palestinien difficilement imaginable. Les Belges doivent comprendre ça, eux qui se sont écharpés autour de l'absence de continuité territoriale entre Bruxelles et la Wallonie... En Palestine, la continuité territoriale, ça n'existe pas. A cause du Mur et des colonies, des trajets qui prenaient 5 minutes à pied demandent désormais 20 minutes en voiture...

Autres signes distinctifs, l'absence de minarets, bien sûr, mais aussi de citernes sur le toit. Contrairement aux villages palestiniens, les colonies ne craignent pas qu'Israël leur coupe l'eau.

Au moment où nous étions sur place, l'UNESCO venait de reconnaître la Palestine ; en « représailles », Israël annonçait la création de 2000 nouveaux logements dans les colonies. Mais Israël n'a pas besoin de ce genre de prétexte : même pendant les pourparlers de paix, la colonisation n'a jamais cessé.

Nos interlocuteurs palestiniens comme israéliens nous ont assuré que la majorité des colons ne sont pas des idéologues du « grand Israël » mais des « occupants économiques », qui trouvent là des logements à bon marché et faciles d'accès qui manquent cruellement ailleurs. Même s'il faut vivre en milieu hostile, protégés par l'armée et les clôtures. En dehors même de ce que cela implique en termes d'impossibilité de paix, il y a quelque chose de glaçant dans cette façon, pour les descendants des déportés, de s'enfermer eux-mêmes dans des ghettos. Je ne pouvais m'empêcher de penser : est-ce que ce peuple juif n'a pas vu assez de barbelés, dans son histoire, pour éviter de s'y enfermer de son propre gré ?

Le manque de logements a été à la base du mouvement des "Indignés" israéliens qui n'ont, curieusement, guère fait le rapprochement entre leurs problèmes sociaux et le coût de l'occupation militaire - et de ces colonies, précisément... 

Mais les colons « idéologiques » existent aussi, et on a pu en mesurer les dégâts. Nous en avons observé à Wadi Foukin, où habite la famille de l'un de nos guides (nous avons le luxe d'en avoir deux, car l'un en peut pas entrer dans Jérusalem et l'autre... ne peut pas en sortir). Juste au-dessus du village, à quelques dizaines de mètres de l'école, il y a une colonie en plein développement. Pendant longtemps, elle déversait ses eaux usées dans les champs de Wadi Foukin, cultivés comme il y a 2000 ans - donc des produits « bio » même s'ils n'en ont pas le label. Il a fallu l'intervention de militants israéliens de la ville voisine de Tsur Hadassah pour faire cesser ces déversements, qui n'arrivent plus, nous explique notre guide, qu'une fois par mois environ. Ce qui nous paraît insupportable (déverser ses eaux usées dans le champ du voisin) est présenté ici presque comme une victoire.

Mais il y a plus méchant encore. Dans certains quartiers de Jérusalem, les colons ne se contentent pas de s'installer à côté des Palestiniens, ils viennent sous des prétextes divers les chasser de leurs maisons. C'est d'autant plus écoeurant que la plupart de ces habitants sont venus ici en quittant les camps des réfugiés et toutes les aides qui y étaient liées (voir article précédent). Et voilà que maintenant, sous des prétextes divers – des fouilles archéologiques révélant un pan d'histoire juive à valoriser, comme à Silwan, ou des titres de propriété bidon comme à Sheikh Jarra...- , on les chasse de leurs maisons, en n'hésitant pas à lâcher de chiens sur les enfants. L'un de ces colons, apercevant nos appareils, vient poser pour la photo. Puis il rentre dans la maison et en ressort avec un drapeau israélien, pour indiquer : « ici, c'est chez nous ! » avec la plus grande arrogance. Sur un mur, un slogan invite la gauche à aller se faire voir.

Il faut tout de même noter qu'à Sheikh Jarra commer à Wadi Foukin, les Palestiniens peuvent compter sur le soutien de militants israéliens, même s'ils sont très minoritaires. A Sheikh Jarra, nous avons participé au rassemblement qui se tient tous les vendredis face à la rue des colons, au bord d'une route très fréquentée. Certains automobilistes klaxonnent en faisant le signe de la victoire, d'autres lancent des regards et des gestes hostiles. Parmi les manifestants, Palestiniens et Israéliens sont unis.

Mais le pire restait encore à découvrir, et cela se passe à Hébron. Ici, les colons se sont installés en pleine ville, la coupant en deux. On a vu des choses incroyables. Des gens qui doivent rentrer chez eux par la fenêtre, grâce à une échelle à l'arrière de leur maison, parce que l'avant leur est interdit. Un quartier entier détruit, aux rues murées, les rares habitants qui restent devant placer des grilles aux fenêtres pour les protéger des jets de pierres. Une rue divisée en deux par un muret, aussi dérisoire qu'effarant, un côté réservé aux Palestiniens, l'autre aux Israéliens. Et on ne rigole pas : une jeune garçon qui le franchit pour tenter de nous vendre quelques babioles est aussitôt interpellé par un soldat et collé contre le mur.

Et puis, il y a l'ancienne rue principale, un spectacle de désolation : toutes les échoppes fermées, – une étoile de David ornant certaines devantures. On aurait envie de rappeler à ces fanatiques que les étoiles de David sur des portes de magasin, c'est ce qu'on pouvait voir en Allemagne dans les années 30 comme « marquage » infâmant des magasins juifs... Quelle honte que de reprendre cela à son compte !

Et puis il y a le souk, ou ce qui en reste. Les colons sont juste au-dessus. Ils ont pris l'habitude de balancer des pierres, de vider leurs poubelles, si bien que les Palestiniens ont dû installer un grillage pour se protéger. Les colons ont alors imaginé de lancer des sachets en plastique avec de l'urine... Comment imaginer une coexistence possible ? Des panneaux rappellent qu'en 1929, 67 Juifs installés à Hebron ont été massacrés par la population. Mais ils omettent de rappeler qu'en 1994, un certain Baruch Goldstein a pénétré dans le Caveau des Patriarches, a tué 29 musulmans en prière et blessé plus de cent autres, avant de suicider. Chez les colons, il est toujours considéré comme un héros, et sa tombe est devenue un lieu de pèlerinage pour des extrémistes israéliens.

Et pourtant Hebron vit, ou tente de le faire. On passe un checkpoint et nous voici dans une ville grouillante de vie, de monde, de magasins, une ville presque comme les autres. L'Alliance France-Hébron donne des cours de français - et en profite pour nourrir ses apprenant/e/s... -, tente d'éduquer les jeunes au respect de l'environnement et des richesses archéologiques de la ville, de développer un tourisme alternatif en formant des guides pour les touristes : surtout des jeunes filles car les jeunes garçons subissent vraiment trop de contrôles, de fouilles, pour pouvoir travailler en paix. Notre propre guide se fera arrêter et confisquer ses papiers et l'un d'entre nous, qui n'a sans doute pas suffisamment une tête de touriste, se fera contrôler à son tour...

Et puis au-dessus d'une rue où déboulent trois soldats lourdement armés, un bref miracle : un jardin d'enfants avec balançoire et mini potager, comme une brève respiration, la fierté de l'Alliance France-Hébron. Une goutte d'eau fraîche dans une océan de violences et d'humiliations...

(1) http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2009-04-30-L-archipel-de-Palestine-orientale

 

A suivre


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