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Irène Kaufer

Irène Kaufer Féministe, syndicaliste, résolument à gauche, elle pose son regard et sa langue acérés sur l'actualité, et de préférence les sujets orphelins.

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Quand le papillon boit, les femmes trinquent

Par Irène Kaufer :: 11/01/2012 à 14:13

En attendant la prochaine grève en Belgique (si elle a lieu...) voici la suite de ma contribution à la "compréhension" de la colère populaire. Puisqu'il paraît qie certain/e/s ne "comprennent pas"...

Voici donc le deuxième volet de ma saga : "L'effet papilllon pour les nuls" :

"Quand le papillon boit, les femmes trinquent"

 

Eh bien voilà, ça y est, le gouvernement « papillon » a donc bouclé son budget... jusqu'en février, où de nouvelles mesures aussi « indolores » (selon l'expression de Chastel) qu'« équilibrées » (1) vont nous envoyer à l'hôpital. C'est qu'en matière sociale, nous sommes des chochottes incapables de supporter quelques réformes si nécessaires qu'on se demande pourquoi nous ne manifestons pas pour les réclamer plus fortes, plus rapides. Sachant que désormais, « réfome » et « recul (social) » sont devenus quasi synonymes...


Donc, en attendant février, le gouvenement papillon peut se congratuler et boire à sa propre santé, à défaut de la nôtre. Mais voilà : comme le dit un tout nouveau proverbe belge, « Quand le papillon boit, les femmes trinquent ». Car quand le descenseur social se met en marche (2), les femmes sont souvent les premières à chuter...


Après avoir brièvement pointé quelques-unes de ces mesures qui les frappent particulièrement – ce qu'on pourrait appeler "discrimination indirecte" et qui devrait être interdit, dans un pays qui proclame l'égalité hommes-femmes comme une de ses valeurs fondamentales... surtout quand il s'agit de stigmatiser ces « autres » incapables de s'intégrer – je me propose de lever le voile sur un mécanisme par lequel les femmes se font avoir.


Les mesures

En matière de pension, l'obligation de travailler plus longtemps pour espérer une retraite décente, tout comme le durcissement des conditions d'accès à une fin de carrière aménagée vont frapper les femmes encore davantage que des hommes : elles ont en effet plus souvent des carrières incomplètes, interrompues et en plus, des pensions nettement plus basses. Et gageons que les « métiers pénibles » qui donneront droit à des exceptions seront surtout des métiers masculins (pompiers, construction...) plutôt que féminins (infirmières, caissières...).

Mais soit : en réalité, la plupart des femmes ne vont sans doute pas travailler « plus longtemps » (les employeurs veulent encore moins de « vieilles » que de « vieux » !) mais leurs pensions seront encore plus maigres. Après ça, on tartinera sur le phénomène de pauvreté chez les personnes âgées (et comme les femmes vivent plus longtemps, elles pourront aussi profiter plus longtemps de leur misère).


Tout ça va inciter ceux et celles qui le peuvent à compter sur les pensions complémentaires. Pour ce qui est du « deuxième pilier », les femmes ne sont que 18% à en bénéficier (contre 45% d'hommes) (3). De toute façon ce pilier là est lié à des logiques purement financières et non pas solidaires comme le premier pilier, celui des pensions légales, le seul système fiable... à condition de ne pas le miner.

Ces pensions seront encore rongées par une autre mesure : la fin de l'assimilation des interruptions de carrière non thématiques pour le calcul de la pension. En effet, les femmes représentent plus de 80% des crédits temps non thématiques, et ce n'est pas pour partir en croisière. Pour plus d'explications, voir le point « comment les femmes se font avoir »...

D'autres mesures, plus discrètes ou moins évidentes, seront aussi traîtreusement pénalisantes pour les femmes.

Exemples : l'allongement de 9 à 12 mois de la période d'attente avant de percevoir des allocations pour les jeunes (et pour certaines catégories, leur limitation dans le temps). Si l'on met de côté le braquage de banques, que reste-t-il comme recours aux jeunes privés de tout revenu ? Les parents ou le CPAS. Quid de ces « familles monoparentales », à plus de 80% des femmes avec des enfants, qui sont déjà la catégorie de la population la plus menacée de pauvreté ?

Autre exemple, la définition d'un « emploi convenable », qui n'est pas, contrairement à ce que son nom semble indiquer, un emploi intéressant, décemment payé, avec des horaires et une distance permettant de continuer à avoir une vie en dehors du travail... Non, un « emploi convenable, » c'est celui qu'on n'a pas le droit de refuser, sous peine de sanctions. Donc éventuellement un emploi sous-payé, sous-qualifié, avec des horaires ultra flexibles... et de plus en plus éloigné du domicile. Cette distance passe en effet de 25 à 60 km.

Génial... quand on sait que les femmes disposent moins souvent d'une voiture que les hommes, pour ne rien dire, encore une fois, des mères monoparentales ! Oui, parce que dans le même temps, ni une meilleure offre pour l'accueil des enfants, ni l'amélioration des transports publics, ne sont au programme.


Comment les femmes se font avoir


Toutes ces belles mesures « équilibrées » vont donc encore creuser les inégalités, sociales en général mais aussi entre hommes et femmes.


Or ce qui arrive concernant le crédit-temps est typique de politiques qui consistent à pousser les femmes vers des mesures qui semblent faites pour elles (sans toujours le dire), en « compensation » d'autres injustices, devenues dès lors plus « acceptables ». Et puis, une fois que le pli est pris, ces maigres compensations leur sont retirées.


Illustration concrète.

Tout part de ce constat : les femmes supportent l'écrasante majorité des tâches du ménage, d'éducation des enfants et de prise en charge des personnes âgées, malades, dépendantes. Y changer quelque chose ? Vous n'y pensez pas : on ne peut pas mettre un flic derrière chaque ménage, ce serait Cuba, ou carrément la Corée du Nord ! Mais surtout : le veut-on vraiment ? Non, bien sûr, les décisions étant encore prises par des hommes – ou par quelques femmes qui ont les moyens de se décharger de ces tâches sur d'autres femmes, d'ici ou (surtout) d'ailleurs.

Mais comme on y tient, à l'égalité ou du moins à sa procamation officielle, on dit aux femmes : d'accord, c'est peut-être injuste, mais on va compenser. Par exemple, en vous offrant la possibilité (oui, au début la possibilité) d'alléger votre fardeau, par le travail à temps partiel, par des horaires flexibles – sous-entendu : vous pourrez « choisir » ce temps partiel et ces horaires atypiques ; vous ne devrez travailler que 40 ans (pour 45 aux hommes) pour avoir droit à une pension complète ; votre salaire partiel sera complété par un complément chômage et on vous offrira même des périodes où vous interromprez votre carrière pour vous occuper des enfants, sans que cela affecte le calcul de votre pension (cela l'affecte quand même puisque les augmentations à l'ancienneté sont freinées, mais passons). Et en prime, on vous promet une place au paradis à la droite du Seigneur.

Devant tant de « privilèges », le travail étant ce qu'il est – souvent précaire, stressant, mal payé et avec de toute façon, le risque de se casser le nez contre le fameux « plafond de verre » – les femmes se sont précipitées sur ces merveilleuses possibilités. Et quand elles ne se sont pas précipitées, on les a plus ou moins gentiment poussées dans le dos... Pour découvrir rapidement, mais trop tard, qu'elles n'auraient guère le choix, que certaines entreprises ou même des secteurs entiers, comme la grande distribution, n'engageaient plus que des temps partiels, à des horaires absolument pas enfant-compatible (dans le nettoyage par exemple, avant et après l'ouverture des bureaux). Entretemps, au nom de l'égalité, précisément, la durée d'une carrière complète avait été alignée sur celle des hommes, sans provoquer plus de réactions que ça ; puis le complément de chômage a été peu à peu raboté, toujours dans l'indifférence quasi générale. Et pour tout dire, il n'est pas certain que dans l'au-delà, il existe vraiment un paradis.

Avec les restrictions concernant les crédits temps, on nous rejoue la même partition : ce qui permettait hypocritement de maintenir la non prise en charge des enfants aussi bien par la société que par les hommes – vous pouvez interrompre votre carrière sans risques pour vous occuper des petits, que demander de plus ! - est désormais présenté comme une sorte de « privilège » impayable en cette période de crise. Pendant ce temps, l'Etat continue à se priver de rentrées fiscales pour subventionner des femmes de ménage en titres-services, y compris pour les plus riches ou pour financer des « droits dérivés » aussi coûteux qu'injustes.


Mais ce sera le thème d'un prochain texte, à propos de la remise en cause des « pensions de survie » - qui n'est pas la mesure la plus injuste, mais qui n'a de sens que comme partie d'un tout : l'instauration de droits individuels en sécurité sociale.


A suivre donc...


(1) On peut trouver ici (http://www.jugezparvousmeme.be/) une série d'exemples très concrets des conséquences des mesures gouvernementales dans des situations très conrètes, elles aussi. Edifiant quant au doi-disant « équilibre » des efforts demandés !

(2) Voir http://irenekaufer.zeblog.com/579211-descenseur-social/

(3) Chiffres tirés d'une intéressante analyse d'Ecolo : http://web4.ecolo.be/?Quel-impact-de-ces-reformes-sur

 

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